De la poésie

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Bien que Saint-Évremond soit un moraliste il est aussi un penseur libertin, épicurien, volontiers railleur. Plume à l'esprit vivace et honnête homme, il brille dans les salons et compense sa  [+]

Le siècle d’Auguste a été celui des excellents poëtes, je l’avoue ; mais il ne s’ensuit pas que c’ait été celui des esprits bien faits. La poésie demande un génie particulier, qui ne s’accommode pas trop avec le bon sens. Tantôt, c’est le langage des dieux ; tantôt c’est le langage des fous, rarement celui d’un honnête homme. Elle se plaît dans les fictions, dans les figures : toujours hors de la réalité des choses ; et c’est cette réalité qui peut satisfaire un entendement bien sain.
Ce n’est pas qu’il n’y ait quelque chose de galant, à faire agréablement des vers ; mais il faut que nous soyons bien maîtres de notre génie, autrement l’esprit est possédé de je ne sais quoi d’étranger, qui ne lui permet pas de disposer assez facilement de lui-même. Il faut être sot, disent les Espagnols, pour ne pas faire deux vers : il faut être fou pour en faire tre.quatre. À la vérité, si tout le monde s’en tenoit à cette maxime, nous n’aurions pas mille beaux ouvrages, dont la lecture nous donne un plaisir fort délicat, mais la maxime regarde bien plus les gens du monde, que les poëtes de profession. D’ailleurs, ceux qui sont capables de ces grandes productions ne résisteront pas à la force de leur génie, pour ce que je dis ; et il est certain que, parmi les auteurs, ceux-là s’abstiendront seulement de faire beaucoup de vers, qui se sentiront plus gênés de leur stérilité, que de mes raisons.
Il faut qu’il y ait d’excellents poëtes, pour notre plaisir, comme de grands mathématiciens, pour notre utilité : mais il suffit, pour nous, de nous bien connoître à leurs ouvrages ; et nous n’avons que faire de rêver solitairement, comme les uns, ni d’épuiser nos esprits à méditer toujours, comme les autres.
De tous les poëtes, ceux qui font des comédies devroient être les plus propres pour le commerce du monde ; car ils s’attachent à dépeindre naïvement tout ce qui s’y fait, et à bien exprimer les sentiments et les passions des hommes. Quelque nouveau tour qu’on donne à de vieilles pensées, on se lasse d’une poésie qui ramène toujours les comparaisons de l’aurore, du soleil, de la lune, des étoiles. Nos descriptions d’une mer calme et d’une mer agitée, ne représentent rien que celles des anciens n’aient beaucoup mieux représenté. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les mêmes idées que nous donnons, ce sont les mêmes expressions et les mêmes rimes. Je ne trouve jamais le chant des oiseaux, que je ne me prépare au bruit des ruisseaux : les bergères sont toujours couchées sur des fougères ; et on voit moins les bocages, sans les ombrages, dans nos vers, qu’au véritable lieu où ils sont. Or, il est impossible que cela ne devienne, à la fin, fort ennuyeux ; ce qui n’arrive pas dans les comédies, où nous voyons représenter, avec plaisir, les mêmes choses que nous pouvons faire, et où nous sentons des mouvements semblables à ceux que nous voyons exprimer.
Un discours où l’on ne parle que de bois, de rivières, de prés, de campagnes, de jardins, fait sur nous une impression bien languissante, à moins qu’il n’ait des agréments tout nouveaux ; mais ce qui est de l’humanité, les penchants, les tendresses, les affections, trouvent naturellement au fond de notre âme à se faire sentir : la même nature les produit et les reçoit ; ils passent aisément, des hommes qu’on représente, en des hommes qui voient représenter.
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