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Vanité de l'homme

Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous, et en notre propre être : nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire ; et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver cet être imaginaire, et négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d’attacher ces vertus à cet être d’imagination : nous les détacherions plutôt de nous pour les y joindre ; et nous serions volontiers poltrons, pour acquérir la réputation d’être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être, de n’être pas satisfait de l’un sans l’autre, et de renoncer souvent à l’un pour l’autre ! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme.
[§] La douceur de la gloire est si grande, qu’à quelque chose qu’on l’attache, même à la mort, on l’aime.
[§] L’orgueil contrepèse toutes nos misères. Car, ou il les cache, ou s’il les découvre, il se glorifie de les connaître.
[§] L’orgueil nous tient d’une possession si naturelle au milieu de nos misères et de nos erreurs, que nous perdons même la vie avec joie, pourvu qu’on en parle.
[§] La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme, qu’un goujat, un marmiton, un crocheteur se vante, et veut avoir ses admirateurs. Et les Philosophes mêmes en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire, veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent, veulent avoir la gloire de l’avoir lu ; et moi qui écris ceci, j’ai peut-être cette envie ; et peut être que ceux qui le liront l’auront aussi.
[§] Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, et qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.
[§] Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus. Et nous sommes si vains, que l’estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.
[§] La chose la plus important à la vie c’est le choix d’un métier. Le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, les soldats, les couvreurs. C’est un excellent couvreur, dit-on ; et en parlant des soldats, ils sont bien fous, dit-on. Et les autres au contraire ; il n’y a rien de grand que la guerre, le reste des hommes sont des coquins. À force d’ouïr louer en l’enfance ces métiers, et mépriser tous les autres, on choisit ; car naturellement on aime la vertu, et l’on hait l’imprudence. Ces mots nous émeuvent : on ne pèche que dans l’application : et la force de la coutume est si grande, que des pays entiers sont tous de maçons, d’autres tous de soldats. Sans doute que la nature n’est pas si uniforme. C’est donc la coutume qui fait cela, et qui entraîne la nature. Mais quelquefois aussi la nature la surmonte, et retient l’homme dans son instinct, malgré toute la coutume bonne ou mauvaise.
[§] La curiosité n’est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. On ne voyagerait pas sur la mer pour le seul plaisir de voir, sans espérance de s’en entretenir jamais avec personne.
[§] On ne se soucie pas d’être estimé dans les villes où l’on ne fait que passer ; mais quand on y doit demeurer un peu de temps on s’en soucie. Combien de temps faut-il ? Un temps proportionné à notre durée vaine et chétive.
[§] Peu de chose nous console, parce que peu de chose nous afflige.
[§] Nous ne nous tenons jamais au présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent, et comme pour le hâter ; ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt. Si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas à nous, et ne pensons point au seul qui nous appartient : et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont point, et laissons échapper sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.
Que chacun examine sa pensée. Il la trouvera toujours occupée au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre des lumières, pour disposer l’avenir. Le présent n’est jamais notre but. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre objet. Ainsi nous ne vivons jamais ; mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours à être heureux, il est indubitable que nous ne le serons jamais, si nous n’aspirons à une autre béatitude qu’à celle dont on peut jouir en cette vie.
[§] Notre imagination nous grossit si fort le temps présent à force d’y faire des réflexions continuelles, et amoindrit tellement l’éternité manque d’y faire réflexion, que nous faisons de l’éternité un néant, et du néant une éternité. Et tout cela a ses racines si vives en nous, que toute notre raison ne nous en peut défendre.
[§] Cromwell allait ravager toute la Chrétienté : la famille Royale était perdue, et la sienne à jamais puissante ; sans un petit grain de sable qui se mit dans son urètre. Rome même allait trembler sous lui. Mais ce petit gravier, qui n’était rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà mort, sa famille abaissée, et le Roi rétabli.