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Faiblesse de l'homme

Ce qui m’étonne le plus est de voir que tout le monde n’est pas étonné de sa faiblesse. On agit sérieusement, et chacun suit sa condition ; non pas parce qu’il est bon en effet de la suivre, puisque la mode en est ; mais comme si chacun savait certainement où est la raison et la justice. On se trouve déçu à toute heure, et par une plaisante humilité on croit que c’est sa faute, et non pas celle de l’art qu’on se vante toujours d’avoir. Il est bon qu’il y ait beaucoup de ces gens là au monde ; afin de montrer que l’homme est bien capable des plus extravagantes opinions, puisqu’il est capable de croire qu’il n’est pas dans cette faiblesse naturelle et inévitable, et qu’il est au contraire dans la sagesse naturelle.
[§] La faiblesse de la raison de l’homme paraît bien davantage en ceux qui ne la connaissent pas, qu’en ceux qui la connaissent.
[§] Si on est trop jeune, on ne juge pas bien. Si on est trop vieux, de même. Si on n’y songe pas assez, si on y songe trop, on s’entête, et l’on ne peut trouver la vérité.
Si l’on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait, on en est encore tout prévenu. Si trop longtemps après, on n’y entre plus.
Il n’y a qu’un point indivisible, qui soit le véritable lieu de voir les tableaux. Les autres sont trop près, trop loin, trop hauts, trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale qui l’assignera.
[§] Cette maîtresse d’erreur que l’on appelle fantaisie et opinion, est d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours. Car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l’était infaillible du mensonge. Mais étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant de même caractère le vrai et le faux.
Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature. Elle a ses heureux, et ses malheureux ; ses sains, ses malades ; ses riches, ses pauvres ; ses fous, et ses sages : et rien ne nous dépite davantage, que de voir qu’elle remplit ses hôtes d’une satisfaction beaucoup plus pleine et entière que la raison, les habiles par imagination se plaisant tout autrement en eux mêmes que les prudents ne se peuvent raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire. Ils disputent avec hardiesse et confiance, les autres avec crainte et défiance. Et cette gaieté de visage leur donne souvent l’avantage dans l’opinion des écoutants : tant les sages imaginaires ont de faveur auprès de leurs juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend contents ; à l’envi de la raison, qui ne peut rendre ses amis que misérables. L’une les comble de gloire, l’autre les couvre de honte.
Qui dispense la réputation ? Qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion ? Combien toutes les richesses de la terre sont elles insuffisantes sans son contentement ?
L’opinion dispose de tout. Elle fait la beauté, la justice, et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrais de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connais que le titre, qui vaut lui seul bien des livres, Della opinione Regina del mundo. J’y souscris sans le connaître, sauf le mal s’il y en a.
[§] On ne voit presque rien de juste ou d’injuste, qui ne change de qualité, en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du Pôle renversent toute la Jurisprudence. Un Méridien décide de la vérité, ou peu d’années de possession. Les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques. Plaisante justice qu’une rivière ou une montagne borne ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà.
[§] L’art de bouleverser les États est d’ébranler les coutumes établies, en sondant jusques dans leur source, pour y faire remarquer le défaut d’autorité et de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l’État, qu’une coutume injuste a abolies. C’est un jeu sûr pour tout perdre. Rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête l’oreille à ces discours ; il secoue le joug dès qu’il le reconnaît ; et les grands en profitent à sa ruine, et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais par un défaut contraire les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n’est pas sans exemple.
[§] Le plus grand Philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut pour marcher à son ordinaire, s’il y a au dessous un précipice, quoi que sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. Je ne veux pas en rapporter tous les effets. Qui ne sait qu’il y en a à qui la vue des chats, des rats, l’écrasement d’un charbon emportent la raison hors des gonds ?
[§] Ne diriez-vous pas que ce Magistrat dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison pure et sublime, et qu’il juge des choses par leur nature, sans s’arrêter aux vaines circonstances qui ne blessent que l’imagination des faibles ? Voyez-le entrer dans la place où il doit rendre la justice. Le voilà prêt à ouïr avec une gravité exemplaire. Si l’Avocat vient à paraître, et que la nature lui ait donné une voix enrouée, et un tour de visage bizarre, que le barbier l’ait mal rasé, et que le hasard l’ait encore barbouillé, je parie la perte de la gravité du Magistrat.
[§] L’esprit du plus grand homme du monde n’est pas si indépendant, qu’il ne soit sujet a être troublé par le moindre tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d’un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d’une girouette ou d’une poulie. Ne vous étonnez pas s’il ne raisonne pas bien à présent : une mouche bourdonne à ses oreilles : c’en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu’il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient la raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les Royaumes.
[§] Nous avons un autre principe d’erreur, savoir les maladies. Elles nous gâtent le jugement et le sens. Et si les grandes l’altèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n’y fassent impression à proportion.
Notre propre intérêts est encore un merveilleux instrument pour nous crever agréablement les yeux. L’affection ou la haine changent la justice. En effet, combien un Avocat bien payé par avance trouve-t-il plus juste la cause qu’il plaide ? Mais par une autre bizarrerie de l’esprit humain, j’en sais qui pour ne pas tomber dans cet amour propre ont été les plus injustes du monde à contre-biais. Le moyen sûr de perdre une affaire toute juste était de la leur faire recommander par leurs proches parents.
[§] La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement. S’ils y arrivent, ils en écachent la pointe ; et appuient tout au tour, plus sur le faux que sur le vrai.
[§] Les impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous abuser. Les charmes de la nouveauté ont le même pouvoir. De là viennent toutes les disputes des hommes, qui se reprochent, ou de suivre les fausses impressions de leur enfance, ou de courir témérairement après les nouvelles.
Qui tient le juste milieu ? Qu’il paraisse, et qu’il le prouve. Il n’y a principe quelque naturel qu’il puisse être, même depuis l’enfance, qu’on ne fasse passer pour une fausse impression, soit de l’instruction, soit des sens. Parce, dit-on, que vous avez crû dès l’enfance qu’un coffre était vide lorsque vous n’y voyiez rien, vous avez cru le vide possible : c’est une illusion de vos sens fortifiée par la coutume, qu’il faut que la science corrige. Et les autres disent au contraire : parce qu’on vous a dit dans l’école, qu’il n’y a point de vide, on a corrompu votre sens commun qui le comprenait si nettement avant cette mauvaise impression, qu’il faut corriger en recourant à votre première nature. Qui a donc trompé, les sens ou l’instruction ?
[§] Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien ; et le titre par lequel ils le possèdent n’est dans son origine que la fantaisie de ceux qui ont fait les lois. Ils n’ont aussi aucune force pour le posséder sûrement : mille accidents le leur ravissent. Il en est de même de la science : la maladie nous l’ôte.
[§] L’homme n’est donc qu’un sujet plein d’erreurs ineffaçables sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité : tout l’abuse. Les deux principes de vérité, la raison, et les sens, outre qu’ils manquent souvent de sincérité, s’abusent réciproquement l’un l’autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences : et cette même piperie qu’ils lui apportent, ils la reçoivent d’elle à leur tour : elle s’en revanche. Les passions de l’âme troublent les sens, et leur font des impressions fâcheuses. Ils mentent, et se trompent à l’envi.
[§] Qu’est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Dans les enfants, ceux qu’ils ont reçus de la coutume de leur pères, comme la chasse dans les animaux.
Une différente coutume donnera d’autres principes naturels. Cela se voit par expérience. Et s’il y en a d’ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume ineffaçables à la nature. Cela dépend de la disposition.
Les pères craignent que l’amour naturel des enfants ne s’efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée ? La coutume est une seconde nature, qui détruit la première. Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle ? J’ai bien peur que cette nature, ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.