Le navigateur sauvage

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Ce « génie », comme l'a qualifié Mallarmé, a laissé quelques œuvres singulières, parmi lesquelles Les Contes cruels qui dépeignent avec une ironie virtuose les travers de la bourgeoisie. Il  [+]

À Monsieur Émile Bergerat.

 

L (latitude) égale H (hauteur),

moins
δ (première différenciation), cosinus

P (pôle), moins δ2/2, sinus carré de

P (pôle), tangente H (hauteur)

Formule des peuples civilisés, à l’aide de

laquelle, — étant donnés une étoile et un

sextant, — chacun peut préciser sur une carte

le point exact du globe où il se trouve.

 

Au sud-est de la Terre de Feu, l’on a relevé, ces temps derniers, en plein océan, la présence d’une île très éloignée de toutes autres et qui, jusqu’à nos jours, avait échappé aux lunettes, cependant exercées, des navigateurs.

En cette île, depuis des siècles, florissait une race de Nègres volontairement médiocres et qui, pour sauvegarder à tout jamais ce précieux don de la nature, avait adopté cette loi fondamentale — (qu’un de leurs plus sages monarques avait jadis édictée) — de « serrer, dès la naissance, entre des ais, le crâne de leurs enfants, afin de les empêcher de pouvoir jamais songer à des choses trop élevées ».

L’opération leur était devenue aussi familière que l’est, pour nous, celle découper le sifflet ; — et, stérilisant quelques rudimentaires notions de lecture purement phonétique et d’écriture presque indistincte, une douce animalité progressait en leur exemplaire peuplade.

Par quel mystérieux décret du Sort, Tomolo Ké Ké, le noir orphelin, l’exception confirmant la règle, avait-il été dédaigné de la loi commune jusqu’à posséder un crâne indignement naturel ?… On ne sait. Toujours est-il que, parvenu à l’âge viril et à force de s’isoler de ses « semblables » en promenades taciturnes sous les baobabs, il avait fini par se persuader, à tort ou à raison, de cette idée originale que la terre ne devait pas finir à son île.

Fortement travaillé par cette conception bizarre, voici qu’une circonstance fortuite — comme il en arrive toujours à ces sortes de gens — vint servir ses ambitieux projets.

Au centre d’une crique sauvage, un singulier remous ayant attiré son attention, l’inventif insulaire trouva le moyen d’en explorer les profondeurs et découvrit bientôt que ce remous provenait, tout bonnement, de deux éperdus courants sous-marins, dont l’un des foyers d’ellipse (leur point de rencontre) était cette crique même !… Une grosse branche, toute ronde, jetée dans le courant qui s’enfuyait, disparut comme l’éclair pour un inconnu voyage ! Trois jours après, Tomolo Ké Ké (qui en épiait, avec anxiété, le retour par l’autre courant) fut assez heureux pour le constater et la recueillir. Elle n’était pas sensiblement endommagée : le courant, longeant les sinuosités des écueils, l’avait gouvernée mieux qu’un pilote, et ce fut avec une grande joie que l’observateur constata, sur l’un des bouts, la présence incrustée, de sédiments terreux dont elle était dénuée au départ… Houh ! Ses pressentiments ne l’avaient pas trompé !

En moins d’un semestre, une épaisse pirogue, aux extrémités coniques, en cœur de manglier, pouvant se clore hermétiquement (grâce à un enduit graisseux qui, sitôt fermée, en imperméabilisait les rentrants), fut construite dans le silence de sa hutte solitaire par l’étonnant Ké Ké. Ses expériences réitérées lui apprirent bientôt qu’à égalité de force inverse dans les courants, sa grosse branche mettait environ trente-six heures à toucher l’autre foyer de l’ellipse ; et, par des calculs hypergéniaux (ces sauvages n’en font jamais d’autres !), il avait trouvé le poids exact de lest qu’il fallait à sa pirogue — (celle-ci étant remplie de sa personne et de deux seconds de son poids) — pour se maintenir, sans monter ni enfoncer, dans la ligne sous-marine du courant. Tomolo Ké Ké donc, grâce à l’éloquence des hommes à idée fixe, persuada bientôt deux des crânes les moins triangulaires de ses compatriotes de l’accompagner en son voyage de découverte ; ceux-ci transportés par sa faconde, acceptèrent, non sans une danse d’enthousiasme.

Étant donné l’insensibilisant breuvage, aussi connu de certaines tribus indigènes qu’il l’est, par exemple, des Yoghis de l’Inde, — breuvage grâce auquel, selon la dose, on peut demeurer en léthargie, sans manger ni respirer, durant le temps que l’on veut, — les trois aventuriers en absorberaient chacun pour trente-cinq heures. Le premier réveillé couperait, d’un coup de tomahawk, la tresse qui, nouée à l’intérieur de la pirogue, retiendrait le lest ; il enfoncerait le bouchon en feuilles de caoutchouc dans l’ouverture, et l’on remonterait, en trois secondes, à la surface de la mer où, le couvercle étant soulevé d’une énergique poussée, l’on respirerait d’abord, et l’on découvrirait ensuite la terre nouvelle. Cela fait, et après un séjour plus ou moins prolongé chez les sympathiques peuplades de ces parages, les trois nautoniers, à l’aide de la seconde dose emportée à leurs ceintures, réintégreraient la pirogue, la réimmergeraient en plein courant de retour — et, une fois revenus en leur île natale, raconteraient les choses dans une assemblée solennelle présidée par le roi.

Comme on le voit, c’était excessivement simple.

Un beau matin donc, les noirs aventuriers, ayant ingurgité le nécessaire, s’étendirent dans leur embarcation, et, dès les premiers symptômes léthargiques, ayant rabattu le couvercle, se laissèrent, d’une commune secousse, rouler dans le courant — qui les emporta comme une flèche.

Trente-cinq heures après, sur les sept heures et demie du soir, Tomolo Ké Ké, s’étant réveillé le premier, grâce à sa nature nerveuse, trancha l’amarre du lest, et, en quelques secondes, l’insubmersible pirogue s’épanouissait à découvert, sur les flots, au lever de constellations ignorées de ce trio d’explorateurs. Tout un rivage étrange, et, autour d’eux, d’énormes monstruosités qui se balançaient sur la mer, et mille et une merveilles inconcevables apparurent soudain aux yeux, agrandis par la stupeur, des trois naturels, et en immobilisèrent les fronts couronnés de hautes plumes versicolores. Ce qu’ils entrevoyaient, aucune parole ne pourrait le traduire. Toutefois, avec le calme qui sied aux chefs d’expéditions mémorables, Tomolo Ké Ké, leur ayant bien indiqué le point présumable, — certain, même, à son estime, — du courant de retour, et laissant la pirogue (cachée entre deux rocs au-dessus de ce courant), à la garde de ses deux seconds, — s’aventura, seul et intrépide, au milieu des enchantements du rivage.

Tomolo Ké Ké venait de découvrir la Cannebière.

Comme, rêvant déjà de la coloniser, il en prenait naturellement possession, avec une mimique sacramentelle, au nom du roi de son île, une demi-douzaine de matelots, s’échappant, avec des hurlements sauvages, d’un cabaret d’alentour, — sous les ombrages duquel ils venaient de prendre leur repas du soir en fêtant la dive bouteille, — l’aperçurent, et, le prenant pour le Diable, se ruèrent sur lui. L’infortuné navigateur, ayant voulu se défendre, fut assommé sur place par ces superstitieux mathurins, sous les regards perçants et terrifiés de ses deux séides.

Ceux-ci, en promenant autour d’eux des prunelles effarées, remarquèrent sur le sable, auprès d’eux, un long et vieux cordage abandonné. S’en saisir, y lier un morceau de roche — d’un tiers moins gros que celui du précédent lest — fut, pour eux, l’affaire d’une demi minute.

Ayant transporté la pirogue sur le bord avancé des rocs, au-dessus du courant sauveur indiqué par le défunt, ils avalèrent, à la hâte, l’autre moitié de leur fameux topique, se coulèrent dans la pirogue, rabattirent sur eux le couvercle hermétique et, d’un vigoureux balancement intérieur, s’envoyèrent en plongeon dans la mer, entraînant la corde et son lest central.

Trente-cinq heures après, l’embarcation heurtant, à coups redoublés, les roches de leur île, réveilla les dormeurs en sursaut : la pirogue s’étant brisée, ils prirent un bain peut-être involontaire, mais revivifiant, et remontèrent chez leurs semblables — où, les larmes aux yeux et troublés à jamais de ce qu’ils avaient entrevu là-bas — ils narrèrent l’aventure.

Cette fois, le roi décréta la peine de mort contre tout père de famille qui oublierait, à l’avenir, de « conifier le crâne de ses enfants ».

En sorte que — quand (il y a déjà plusieurs années) le capitaine Coupdevent des Bois, ayant découvert cette île, s’aventura, suivi d’une forte escorte, au milieu de cette peuplade polie en sa médiocrité sagace, il aperçut, en la capitale de cette île, au centre même de la grande place des Huttes, une sorte de monument grossier, construit en bois et en pierres, et bariolé d’une inscription.

Lorsque l’interprète put enfin se faire comprendre, l’état-major et même les marins de l’équipage (auxquels fut contée l’histoire) tombèrent, durant quelques instants, dans un étonnement rêveur, en apprenant que l’inscription signifiait : À la mémoire de Tomolo Ké Ké, massacré par les sauvages.

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