La légende moderne

7 min
250
lectures
0
Recommandé

Ce « génie », comme l'a qualifié Mallarmé, a laissé quelques œuvres singulières, parmi lesquelles Les Contes cruels qui dépeignent avec une ironie virtuose les travers de la bourgeoisie. Il  [+]

À Monsieur Charles Lamoureux.

Va devant toi ! Et si la terre que tu cherches n’est pas créée encore, Dieu fera jaillir pour toi des mondes du néant, afin de justifier ton audace.
Paroles d’Isabelle la Catholique
à Christophe Colomb.
.

C’était un soir d’hiver, voici de cela quelque trente années. Un étranger de passade, un jeune artiste, — affamé, comme de raison, — sans ressources, abandonné « même de son chien », se trouvait perdu, dans Paris, en un taudis glacé de la rue Saint-Roch.
L’inexorable détresse harcelait, depuis de longs mois, ce bohème inconnu — jusqu’à le contraindre de prodiguer, par pluie ou verglas, à raison de deux francs l’heure, de réconfortantes leçons de solfège, la plupart du temps non payées. Il en était parvenu, même, à commettre, en vue de trois écus possibles, des « ouvertures ou préludes » pour folies-vaudevilles, que des impresarii de banlieue laissaient parfois grincer à leurs doubles quatuors devant des tréteaux quelconques. Le reste du temps, il goûtait la joie de s’entendre gratifier du titre de fol par les passants éclairés qui l’approchaient : — d’aucuns, même, poussaient la condescendance jusqu’à lui donner du « ma vieille » et du « mon petit ! » long comme le bras : ceux-là c’étaient des gens équilibrés, c’est-à-dire doués de cette stérilité de bon goût qui, rehaussée d’une indurée suffisance, caractérise les personnes un peu trop exclusivement raisonnables.
Donc, cet attristé, que tant d’oisifs eussent déclaré mûr pour le suicide, était assis, ce soir-là, devant certain notable commerçant — qui, jambes croisées en face de lui, l’observait, avec une pitié sincère, aux lueurs d’une morne chandelle, en lui souriant d’un air familier.
Cet interlocuteur de hasard n’était autre (la destinée offre de ces contrastes) que l’un de nos Épiciers les plus en vue, — le plus sympathique, le plus éminent peut-être, — celui, enfin, dont le nom seul fait battre, aujourd’hui, d’une émulation légitime, tant de cœurs, en France. L’excellent homme avait, en effet, supplié longtemps son « ami » d’accepter (oh ! sans phrases !) ces quelques menus liards qui, une fois reçus, confèrent — de l’assentiment de nous tous — au bon prêteur le droit d’en user sans façons avec celui qu’il ne rêvait d’obliger qu’à cette fin. Il s’agissait, pour le trop libéral millionnaire, en cette aventure, de cinquante-quatre beaux francs, avancés, sans garantie, en cinq fois, de peur de gaspillage artistique. Aussi, reg-ardait-il désormais en camarade son débiteur, lequel depuis lors, était devenu, aux yeux du Bienfaiteur, simplement un « drôle de corps ! », pour me servir d’une heureuse expression bourgeoise.
Soudain, voici, que, relevant la tête, l’inconnu, fixant sur son « ami » de calmes prunelles, se prit à lui notifier, avec le plus grand sang-froid, les absurdités suivantes :
— Ô cinq fois sensible et serviable ami, qui suis-je, hélas ! pour mériter ainsi, de ton cœur, l’évidente sympathie dont tu me combles ? Un musicien ! un crin-crin ! le dernier des vivants ! l’opprobre de la race humaine. Eh bien, en retour, laisse-moi t’offrir une franche confidence. Si tu daignes distraitement l’écouter, le sens de ce que je vais t’annoncer t’échappera fort probablement ; — car nul n’entend, ici-bas, que ce qu’il peut reconnaître, — or comme, en tant qu’intelligence, tu es un désert où le son même du tonnerre s’éteindrait dans la stérilité de l’espace, j’ai lieu de redouter, pour toi, du temps perdu. N’importe, je parlerai.
— Quels ingrats, tous ces artistes !... murmura, comme à part soi, le sévère industriel.
— Voici donc, ce nonobstant, reprit l’Ingrat, ce que je me propose d’accomplir d’ici peu d’années, — étant de ceux qui vivent jusqu’à l’Heure Divine...
(Ces deux derniers mots firent tressaillir, malgré lui, le négociant hors ligne : une vive inquiétude — hélas ! elle ne devait point tarder à s’accroître — se peignit dans le coup d’œil méfiant dont il enveloppa, dès lors, son croquenotes favori).
— Tu n’es pas sans ignorer, n’est-ce pas ? continua l’Étranger, que des hommes ont paru, dans ma partie, qui s’appelaient Orphée, Tyrtée, Gluck, Beethoven, Weber, Sébastien Bach, Mozart, Pergolèse , Palestrina, Rossini, Hændel, Berlioz, — d’autres encore. Ces hommes, figure-toi sont les révélateurs de la mystérieuse Harmonie à l’espèce humaine, qui, sans eux, privée même du million de vils singes dont la lucrative parodie les démarqua, en serait encore au gloussement. — Eh bien, mon « âme », à moi (ne te scandalise pas trop, cher frère, de cette expression démodée), mon « âme », disons-nous, rationnel camarade, est toute vibrante d’accents d’une magie nouvelle, — pressentie, seulement, par ces hommes, — et dont il se trouve que, seul, je puis proférer les musicales merveilles.
C’est pourquoi, tôt ou tard, l’Humanité fera pour moi — que l’on traite, à cette heure, d’insensé — ce qu’elle n’a jamais fait, en vérité, pour aucun de ces précurseurs.
Oui, les plus grands, les plus augustes, les plus puissants de notre race, — en plein siècle de lumières, pour me servir de la suggestive expression, mon éternel ami, — seront fiers de réaliser, d’après mon désir, le rêve que je forme et que voici... (Efforce-toi, s’il se peut, de ne pas mettre le comble à tes libéralités en me prodiguant encore celle de ton inattention, et ton Ingrat va, selon son devoir, te distraire... presque pour ton argent. Je dis presque, attendu, je le sais, que ma vie même, sacrifiée pour la moindre de tes fantaisies, ne saurait m’acquitter, à tes yeux, de tous tes bienfaits.)
L’heure viendra, d’abord, où les rois, les empereurs victorieux de l’Occident, les princes et les ducs militaires, oublieront, au fort de leurs victoires, les vieux chants de guerre de leurs pays, pour ne célébrer ces mêmes victoires immenses et terribles (et ceci dans le cri fulgural de toutes les fanfares de leurs armées !...) qu’avec les crincrins de mon insanité !... Toutes ces musiques n’exécuteront pas d’autres chants de gloire que mes élucubrations, à l’heure du triomphe ! Ce premier « succès » obtenu, je prierai, quelques années après, ces princes, rois, ducs et vieux empereurs tout-puissants, de vouloir bien se déranger pour venir écouter l’une de mes plus nébuleuses productions. Ils n’hésiteront pas à délaisser les soucis politiques du monde, à des heures solennelles, pour accourir, et au jour fixé, à mon rendez-vous. Et je les tasserai, par quarante degrés de chaleur, autour du parterre d’un Théâtre que j’aurai fait construire à ma guise, aussi bien à leurs frais qu’à ceux de mes amis et ennemis. Ces compassés exterminateurs écouteront, au dédain de toutes autres préoccupations, avec recueillement, pendant des trentaines d’heures, — quoi ?... ma musique. — Pour solder les constructeurs de l’édifice, je manderai des confins de la terre, du Japon et de l’Orient, de toutes les Russies et des deux Amériques, divers milliers d’auditeurs, — amis, ennemis, qu’importe ! Ils accourront, également, quittant, sans regrets, familles, foyers, patries, intérêts financiers — (fi-nan-ciers ! entends-tu, digne, ineffable ami ?), — bravant naufrages, dangers et distances, enfin, pour entendre aussi, pendant des centaines d’heures consécutives, au prix de quatre ou cinq cents francs leur stalle, — quoi ?... ma mu-sique.
Mon Théâtre, exclusif, s’élèvera, en Europe, sur quelque montagne dominant telle cité que mon caprice, tout en l’enrichissant à jamais, immortalisera ! — Là, disons-nous, mes invités arriveront, au bruit des canons, des tambours furieux, aux triomphales sonneries des clairons, aux bondissements des cloches, aux flottements radieux des longues bannières. Et, à pied, en essuyant la sueur de leurs fronts, pêle-mêle, avec lesdites Altesses et Majestés, tous graviront fraternellement ma montagne.
Alors, comme j’aurai lieu de redouter que la furie de leur enthousiasme — qui sera sans exemple dans les fastes de notre espèce — ne nuise à l’intensité de l’impression qu’avant tout doit laisser ma mu-sique, je pousserai l’impudence jusqu’à défendre d’applaudir.
Et tous, par déférence pour cette musique, ne laisseront éclater qu’à la fin de l’Œuvre toute la plénitude de leur exaltation. — Bon nombre d’entre eux accepteront même d’être, au milieu de ma patrie, les représentants d’une nation vaincue par la mienne et saignante encore, et, au nom de l’Esprit humain, sourds aux toasts environnants portés contre leur pays, auront la magnanimité de m’acclamer ! Les plus parfaits chanteurs, les plus grands exécutants, — si intéressés d’habitude, et pour cause, — oublieront, cette fois, tous engagements, lucres, feux et bénéfices, pour le seul honneur d’exprimer, gratuitement, quoi ? — ma mu-sique.
Et, chaque année, je recommencerai le miracle de cette fête étrange, qui se perpétuera même après ma mort comme une sorte de religieux pèlerinage. Et, chaque fois, après des centaines d’heures passées à mon théâtre, chacun s’en retournera dans son pays, l’âme agrandie et fortifiée par la seule audition de quoi ?... de ma mu-sique ! Et, tous, au moment des adieux, ne projetteront que de revenir l’année suivante.
Et le plus mystérieux, c’est que, devant ces faits accomplis, personne, parmi les tiens, ne trouvera rien d’extraordinaire à tout cela.
Et enfin, lorsque ceux-là mêmes qui, de par le monde entier, haïront, de naissance, ma musique, seront acculés jusqu’à se voir contraints de l’applaudir quand même, à peine de passer pour de simples niais malfaisants, c’est-à-dire d’être reconnus, je te dis et jure que ma musique résistera même à leur fictive et déshonorante admiration : et qu’alors leur secrète rage, affolée, finira par élever cette musique à la hauteur d’un cas de guerre !! Car il faut faut que certains peuples ne puissent l’entendre.
Oui, mon cher consolateur, voilà le rêve que je réaliserai sous peu d’années, quand la seule exploitation de mon œuvre intellectuelle nourrira, physiquement, sur le globe, des milliers et des milliers d’individus.
Et, pour te dédommager d’avoir eu la complaisance d’en écouter — vainement, d’ailleurs — le prophétique projet, je vais le signer, sur-le-champ pour peu que tu le souhaites, une excellente stalle que tu revendras cher, l’heure venue.
À ces incohérentes paroles, le trop sensible Industriel, qui avait écouté jusque-là bouche bée, se leva silencieusement les yeux pleins de larmes. Car est-il rien de plus triste, même au regard froid du trafiquant, que le spectacle d’une intelligence « amie » sombrant dans la démence ? Le généreux Mécène souffrait sincèrement — et c’est à peine si le sentiment de cette indiscutable suprématie qu’exercera toujours, espérons-le, le Sens commun riche sur la Pensée pauvre, calmait un peu, tout au fond de son être, l’amertume de sa consternation. Entre deux hoquets douloureux donc, il supplia son bohème de se mettre au lit. Voyant que sa suggestion n’était accueillie que par un doux sourire il bondit, selon son devoir, hors de la chambre (le cœur gros) et courut à toutes jambes requérir divers médecins aliénistes pour fourrer à Bicêtre, le soir même, vu l’urgence, son malheureux protégé. 
Lorsqu’il reparut deux heures après, suivi de trois docteurs qu’accompagnaient des gardiens munis de cordes — (car on doit le constater à sa louange, quand il s’agit de rendre ces sortes de services aux intelligences artistiques à force de misère troublées, le Bourgeois sait se dévouer, — outre mesure, même ; — et ne regarde alors ni à son temps ni à la dépense !) — lorsque, disons-nous, le noble cœur revint avec son escorte, le désolant fol avait disparu.
Des policiers, mal informés sans nul doute — (nous ne mentionnons leur témoignage que pour mémoire) — ont prétendu, au cours de l’enquête, que l’exalté s’était dirigé, tranquillement, — quelques instants après la fugue de son « ami », — vers la gare de Strasbourg et qu’il avait pris, sans trop se faire remarquer, le train de 9 h. 40 pour l’Allemagne.

Depuis, naturellement, on n’a plus entendu parler de lui.

Aujourd’hui, son Bienfaiteur parisien (qui, le suivant semestre, reçut un mandat de deux cents francs d’un débiteur anonyme) se demande encore, parfois, non sans un soupir et un attristé sourire, en quel cabanon d’aliénés les « gens sérieux » de là-bas ont dû renfermer, dès l’arrivée, son pauvre monomane « qui, souvent, l’avait amusé, après tout ! — et dont il a oublié le nom ». — Il ne regrette pas, ajoute-t-il, même, de l’avoir nourri, non plus que la bagatelle... peuh ! d’un ou de... deux milliers de francs ? — peut-être ?... dont il l’obligea de la main à la main.
— « Baste ! Article profits et pertes ! » conclut-il avec cette insouciance enjouée qui décèle, malgré lui, la trop spontanée libéralité de sa nature et lui concilie, chaque jour, à bon droit, tant de sympathies congénères.

Recommandé
0
0