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Spécialité

Sur le flanc du coteau à l’air pensif, – dont s’aplanit la partie inférieure en la poudreuse grand’route, – au bord de la flexueuse montée du Thier-Moulu, une maisonnette se cramponne, chétive, comme branlante et souffreteuse sous son vieux toit de chaume.
De la petite cour, où le pied se pose à même le roc, le regard peut se porter jusqu’au fond des prés humides. La Burdinale, là-bas, déroule son ruban, – doré, le jour, argenté, la nuit, – murmurant sa chanson dernière, avant de confondre ses eaux, à cent mètres en aval, avec celles de la Mehagne.
Au Thier-Moulu finit le territoire d’Houcwègne et, vers le Nord-Ouest, pas bien loin, se profile, au-dessus des arbres, le clocher de Marnève.
Il n’est pas rare, quand on repasse, les soirs d’été, dans ce « vinave », d’entendre la voix alanguie d’un violon, alternant des rigodons follets et de mélancoliques élégies, éveillant d’étranges échos en le calme ambiant.
L’homme qui habite la petite maison perdue en ce site sauvage, a retrouvé des mondes enfouis ; il a tiré de l’oubli des races depuis des siècles disparues ; il a extrait des entrailles de la terre des trésors merveilleux ; il a enrichi la science de données précieuses.
L’honneur et le profit de ses découvertes ont été à d’autres : cet homme est pauvre !...
Dans la contrée, on l’appelle le « rat des grottes » ; il se nomme Armand Orban.
Il a, pendant vingt ans, manié le pic dans les fosses avaleuses d’hommes, des charbonnages de Corphalie. Puis, un beau jour, trouvant sa vraie voie, il est devenu fouilleur, gagé par l’administration du Musée archéologique de Liège. A partir d’alors, il a vécu dans les cavernes ou les nécropoles romaines, jusqu’à ce que la Terre, qu’il rançonnait depuis si longtemps, l’ait enfin vaincu et l’ait rendu de son sein, perclus d’une jambe.
Géant de 6 pieds, osseux et dégingandé, on dirait, quand il se tient debout, en la chambre basse qu’il habite, une statue servant de pilier à la vétuste construction.
Avec sa tête à la Flaubert, allongée sur un cou long, avec sa figure émaciée, où se campe un nez busqué et se hérisse une forte moustache aux extrémités pendantes, avec ses grands yeux – tantôt fulgurants, tantôt singulièrement doux en leurs orbites profondes, – il semble être un vieux Gaulois soudainement évoqué de la tombe.
Il faut le voir, assis sur le bord de son lit, accoudé à une table petite, écrivant d’une main qui n’a tenu la plume que rarement et bien tard.
Il faut l’entendre quand, de sa forte voix aux inflexions qui semblent funèbres, il narre en détail, – avec une éloquence innée de convaincu fanatique de son art et dans une langue étonnante de précision autant que de pittoresque, – ses lugubres explorations en les substructions et en les antres ténébreux.
Sa parole a un accent frappant de compétence. Avec ses instincts de Wallon assoiffé de personnalité – et dont l’esprit jamais ne fut heurté ni contraint par de plates pédagogies, ni d’intellectuelles sujétions, – il s’est fait, concernant sa spécialité et les connaissances auxiliaires de celle-ci, d’absolues et intransigeantes opinions. Il juge hommes et choses en des phrases à l’emporte-pièce, souvent d’un mot brusque et déconcertant.
Car ce chercheur, presque illettré, est riche d’un admirable bon sens, qu’ont développé extraordinairement une longue expérience et de patientes lectures.
Cet humble est géologue autant qu’il faut. Pour lui, les différentes couches, que les eaux ont superposées, n’ont plus guère de secrets.
Il vous parlera aussi de paléontologie et d’archéologie, et ses jugements vous surprendront par leur originalité autant que par leur justesse.
Parfois, il s’anime, enthousiaste et débordant, dans la réfutation des théories de tel ou tel savant, ou dans la discussion d’une hypothèse dont l’inanité révolte sa logique simple et terrible.
Ses yeux, alors, apparaissent braséants en la pénombre du crépuscule, qui envahit la petite chambre. Son geste se fait ample, – embrassant, dirait-on, toute une vallée, indiquant dans l’espace je ne sais quelles fantastiques anfractuosités.
Il est là, debout, appuyant ses longs doigts nerveux sur la page qu’il anathématise, avec une belle cruauté de lutteur homérique, qui vient de terrasser son adversaire.
Dans la chaumière qui s’embrume, la silhouette d’Orban, grandie encore et nimbée à cette heure, se détache, seule, au milieu des objets aux contours effacés, et sa voix résonne, étrange, se brisant avec de métalliques vibrations contre les plats d’étain qui décorent la petite demeure...
Orban fut un rude travailleur. Durant tant d’années qu’il a patiemment et méthodiquement déchiré les entrailles de la terre, guidé par son flair inné de « fouilleur », il a rencontré des choses extraordinaires, il a eu de prestigieuses aventures. Il les conte souvent à ses visiteurs, toujours avec la même bonne grâce, – aidé par sa mémoire qui est prodigieuse.
Toute une vie passée en l’atmosphère lourde et écrasante des cavernes de la Wallonie, à Goé, à Onoz, à Barvaux, à Furfooz, à Spy ; puis dans les tumuli, là-bas, près de Tirlemont ; – surtout dans ses chères grottes de Houcwègne et de Mouha, où il était revenu, encore une fois, il n’y a pas bien longtemps, comme on revient à ses premières amours.
Oh ! ces grottes du pays de Mehagne, s’il les aime ! elles sont les préférées, malgré tout !
Oh ! le temps où il pouvait s’en aller de son pas leste, l’œil au guet, par le « hard du gibet » – un vrai sentier de chevriers, – puis descendre en ces noirs souterrains, où jadis s’accomplissait, sans doute, la mystérieuse justice des châtelains de Sainte-Gertrude !
Oh ! quand il pouvait s’enfouir des jours entiers en le redoutable silence du « Trou aux Nutons », de la « Grotte Bodson », du « Trou Cendron », de la « Grotte Tixhon » !...
Aujourd’hui, il sait énumérer encore les innombrables trouvailles qu’il a faites : les crânes, les ossements qu’il chiffre par centaines de kilogrammes, les vases, les silex, les nucleus, les stylets, les pointes moustériennes, que sais-je encore, – tous ces débris de mondes finis, qui dorment à présent dans les musées, avec, pour chacun, cette mention froide : découvert à ... par M. Armand Orban de Houcwègne.
Et pourtant que de dévouement et de travail il a fallu pour les amener à la lumière du jour ! Que de dangers il a couru, ce modeste ouvrier, qui les a extraits de leurs cachettes !
Plus d’une fois, il a vu la mort de près !...
Un matin, il était parti, à l’heure où l’aube opalise la crête des rochers, emportant en son petit sac de cuir sa trousse, à lui, chirurgien titanesque qui passait sa vie à accoucher la Terre.
Il s’en était allé dans la vallée du « Roua », qui sépare Mouha de Fumelette, et gaiement il s’était engagé à l’entrée de la « Grotte Tixhon ».
Il avait travaillé durant de longues heures, en des couloirs étroits où l’air est glacial et rare, puis dans de vastes salles aux nombreuses parois, aux voûtes garnies de stalactites, – féeriques à la lueur pâle et tremblotante des pauvres bougies.
Dans l’atmosphère ouatée et tumulaire, s’assourdissaient les coups du pic à manche court, frappant le sol durci.
Il l’avait flairé ce crâne, qui était là comme soudé à la pierre, dont il voyait le front fuyant ainsi que celui des fauves, ce crâne du géant, qui dormait, à cette place, depuis des siècles, dans l’horrible mort, – ce nouveau « Néanderthal » !...
Ah ! cette fois, il en tenait un ! Il souriait à la pensée qu’il allait l’avoir tout entier en ses mains, qu’il pourrait le palper, l’emporter avec lui...
Et, chaque fois que le fer mordait à la roche, la puissante ossature de cette gigantesque tête de l’homme primitif davantage se dégageait. Devant ses yeux fatigués, l’audacieux, qui la dérobait aux ténèbres, la voyait replacée sur le corps d’où elle avait été détachée ; et, au lieu de trembler devant cette macabre évocation, il se prit à rire en sa joie délirante.
Il put la soulever enfin ! Il soupesait sa trouvaille en sa dextre fatiguée, quand son dernier bout de chandelle brusquement s’éteignit.
La nuit se fit noire, autour de lui. Il frissonna.
Il fouilla ses poches. Ni allumettes, ni briquet.
Il n’eut point peur : il croyait pouvoir retrouver les chemins pour retourner à la lumière. Il songea, alors, que ses entrailles étaient torturées par la faim.
Il alla et rampa par les ténébreuses cavernes, pendant plusieurs heures, la gorge sèche, la respiration haletante. L’afflux de son sang en sa tête endolorie faisait battre fort ses tempes, et ses oreilles s’emplissaient d’effrayants murmures.
Il craignit de ne plus pouvoir sortir...
Il allait toujours, emportant le crâne.
Il ne sentait plus la faim. Il n’éprouvait aucune fatigue. Il se heurtait contre les parois dures, il se meurtrissait aux pierres glacées...
Il ne pensait pas : on ne pense plus quand on dispute sa vie à la mort atroce, qui est là, tout près. A cette heure, les instinctivités, seules, subsistent en nous.
Il se déchirait les mains et les pieds. Il se traînait à présent, maculé de son sang, l’œil démesurément ouvert, anhélant, voulant sauver son pauvre corps brisé... et le débris antique, qu’il serrait amoureusement contre son sein, toujours !
Il revit la lumière. Il surgit de terre, là-bas, du côté de Mouha, et faillit mourir de bonheur.
Le soleil, à son coucher, plaquait des tons cuivrés sur le flanc des coteaux fauves...

Un jour que mon vieil ami m’avait fait, une fois encore, le récit de cette terrifiante aventure, comme j’insistais pour qu’il me rapportât exactement ses cogitations pendant le quart d’heure le plus désespéré de cette mémorable journée, mon interlocuteur eut soudain un sourire sceptique : « L’âme ! N’est-ce pas, me dit-il, oui, c’est de l’âme que vous voulez parler,... de ce « papillon » qui s’envole, paraît-il, vers les nuages, quand nous cassons notre pipe ?... Ah ! bien non,... on n’y pense guère..., alors... quand on se sent pincé... Tonnerre de bon Dieu ! on n’a pas le temps... allez !... On l’y laisserait volontiers, le papillon... dans le trou noir... pourvu qu’on sauvât sa carcasse ! »...
Son rire, en la petite maison, sonnait presque lugubre, mais sans méchanceté aucune.
Et, comme s’il eût vu sur mon front la trace de l’émotion dont lentement je me sentais envahi, en ce crépuscule – devant lui, homme fort, glorieux et pauvre, – Orban prit son violon et se mit à promener l’archet sur les cordes sonores, qui vibrèrent en des notes joyeuses de valse naïve et vieille...