Simple badinage

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Touche-à-tout, cet ami de Maupassant, publia un nombre considérable d'ouvrages étendus sur plus de trente ans de carrière. Mais il ne vit pas de sa plume pour autant, puisqu'il obtient un emploi  [+]

I

— Et vous croyez, major, qu'un mois de traitement me sera encore nécessaire !


— Au moins, fusilier des Haudryettes.


— Et, avant, je ne pourrai pas…?


— Je compte sur votre délicatesse pour ne pas même tenter.


— Mais, major, je suis marié ! Mes vingt-huits jours finissent demain. Il faut que je rentre chez moi. Ma situation est abominable, que dire à ma femme ?


— Fusilier des Haudryettes, il ne fallait pas faire de bêtises. Et le médecin major tourna le dos, en sifflotant une gavotte, tout en continuant sa consultation. Le vidame Noël-Carpotin des Haudryettes était absolument atterré. Ah! Oui, des bêtises! Mais aussi pourquoi le baron Guy des Aigremolles avait-il payé du champagne en faisant ses adieux au bataillon ? On avait ri, on avait bu, on avait perdu la tête. La chair est faible à vingt-cinq ans ! Oh ! Il se rappelait à peine ! Des fillasses horribles et sentant le tabac! Et il avait trompé, avec ces gothons, sa délicieuse Virginie qui l'attendait avec tant d'impatience et qui lui écrivait tous les jours ! Tromper ! Est-ce que cela peut s'appeler tromper ? Il ne savait seulement ce qu'il avait fait ! Il s'en doutait cependant aux ennuis qu'il en avait eus ensuite ! Un mois ! Un mois sans dire le bonjour qui porte en soi l'oubli de la plus longue absence ! Comment expliquer cette abominable réserve ? Ah ! Virginie était l'innocence même, la candeur en personne et on pourrait tout lui faire accroire. Mais la tante Bernuchon ! La tante Bernuchon qui avait été trente ans mariée à un feu Bernuchon qui lui en avait fait voir de toutes les couleurs ! La tante Bernuchon qui s'était opposée, de son mieux, à un mariage contraire à ses principes démocratiques, et qui avait prédit à sa nièce qu'elle se repentirait d'épouser par amour un gentilhomme sans le sou ! La tante Bernuchon qui, ayant élevé Virginie orpheline, était restée, même dans l'hyménée, sa confidente naturelle et qui ne manquerait pas de tirer au clair une situation dont une ombre discrète était la seule ressource ! Il y avait de quoi perdre la tête. Notre vidame était un garçon résolu qui se dit que tout était possible, excepté de loyales explications sur son inconduite et les traces qu'elle avait laissées. Il valait mieux épouvanter son imagination par la nouvelle d'un désastre exorbitant, frapper un coup terrible qui ne permît ni pour qui, ni pourquoi, ni commentaire. Quand il se trouva, à la gare, en face de sa femme qui lui ouvrit ses bras à y engloutir un monde :

— Ma pauvre Virginie, dit-il d'un accent lamentable, je ne vous rapporte que le buste de votre mari. Et comme la tante Bernuchon levait son parapluie jusqu'au ciel, en tâchant de comprendre, il raconta une histoire effroyable de chute de cheval ayant nécessité une opération radicale, une mesure sans appel. Et pour ajouter à la vraisemblance, il fit ce récit d'une voix de fausset suraiguë, ressemblant si fort au chant des oiseaux, que les alouettes de la route vinrent se mirer, au-dessus de sa tête, dans son casque de cuirassier qu'il portait encore.


— Mon enfant, nous demanderons le divorce, s'était écriée la tante Bernuchon en prenant dans ses bras Virginie à demie évanouie.



 

II



Mais la tante Bernuchon avait compté sans la tendresse héroïque de Virginie pour son époux. La jeune femme, qui avait de la lecture, déclara qu'elle renouvellerait la légende sublime du Paraclet, où la douce Héloïse demeura fidèle à Abailard, malgré la mésaventure de celui-ci. Ah ! Ce fut une triste maison pendant les semaines qui suivirent. On eût fait tourner un moulin à vent avec les soupirs que poussait Virginie. Le soir, quand venait le soir surtout ! L'adieu qu'on se disait, sans oser s'approcher les lèvres, en se touchant à peine la main ! Et ensuite, la double solitude et le réciproque abandon, à quelques pas l'un de l'autre, dans la Nuit pleine de voluptueux conseils et de tièdes parfums. Ces heures que réclamait l'Amour et qui passaient lentes, sans amour. Et le souvenir des anciennes caresses qui soufflaient, comme un feu méchant, sur les cendres mal éteintes ! Les nuits, les longues nuits, après un bonheur si rapide. Car, lorsque le vidame était parti pour le régiment, on était marié depuis deux mois à peine. Deux mois, juste de quoi apprendre et regretter! Ah! La tante Bernuchon avait eu raison. Sa prophétie avait porté malheur ! Pauvre Noël ! L’accuser au lieu de le plaindre ! Et la pauvre petite femme, pure comme un lys, dévouée comme un chien, tout sacrifice et tout fidélité, laissait couler de jolies larmes sur la dentelle de sa chemise élégante, où ces perles vivantes s'accrochaient comme la rosée matinale aux menues branches des haies. Durant ce temps, notre sieur Carpotin des Haudryettes continuait ses pharmacies endiablées et la santé lui revenait si sensiblement qu'il jugea que le temps était venu de consoler, un peu, l'immense douleur qu'il avait faite.


« Ecoute, ma Virginie bien-aimée, dit-il à sa femme tout bas et sur un ton qui avait retrouvé ses notes graves. Tout n'est pas perdu. L'avenir demeure à nous. » Et, gravement, avec un toupet que les circonstances seules excusaient, il lui narra qu'il était entré par correspondance en relations avec un certain orthopédiste parisien, le docteur Tranchelevent, qui suppléait merveilleusement à la nature, dans les cas analogues aux siens. Ce remarquable inventeur garantissait l'illusion complète. Les détails à donner eussent été inconvenants. Mettez que tout fût, et de tout point, conforme à la réalité, avec le charme, en plus, d'un objet neuf. Virginie écoutait émerveillée et souriante et pleine d'une foi où éclatait sa tendresse.


« Je t'en conjure, continua le vidame, pas un mot à la tante avant mon retour Je partirai demain pour Paris et reviendrai, aussitôt ce précieux osanore d'un genre nouveau pose. Virginie promit et tint parole. La femme n'est jamais parfaite, même en tant que femme.



 

III


C'est mystérieusement, comme un amant, que le vidame avait regagné la chambre nuptiale, contumace du plus aimable des forfaits. Vous conterai-je cette nuit de délices après tant de désespérances ! Je le pourrais, parce qu'il s'agit de légitimes amours et de tendresses autorisées par la loi. Ce fut une musique de baisers dans l’alcôve pleine de parfums une oaristys sous la fausse verdure des rideaux à grandes fleurs pleines de papillons et d'oiseaux ; une sainte orgie de caresses dans l’ombre à peine traversée de lunaires reflets. La vraie Lune, la vraie Phébé, l'immortelle était, non pas dans le ciel, mais dans les draps où d'honorables et jeunes époux se donnaient un avant-goût des béatitudes Olympiennes.
C'est la tante Bernuchon qui éclata de rire quand Virginie, très sérieusement et les yeux délicieusement meurtris, lui conta la chose le lendemain.


— Allons donc ! Une fausse... Ah ! Non ! C’était trop fort! Avec ça que ce ne serait pas plus connu et tout à fait célèbre ! Jamais la science n'en arriverait là ! On s'était moqué d'elle. Elle avait rêve. Alors Virginie, avec une solennité douce, jura sur le salut de son âme et prit sa patronne à témoin de la véracité de son récit.


— Je le croirai quand je l'aurai vu ! fit ce saint Thomas femelle en jupon de soie rapée. Car la tante Bernuchon, fort laide à l'ordinaire, était tout à fait désastreuse dans son déshabillé du matin.


— Vous le verrez, ma tante ! Affirma Virginie. Et elle s'en fut commander un bain pour son mari. Son idée manquait bien un peu de décence, voire de délicatesse, mais surtout de respect pour une parente âgée. Mais elle savait la tante Bernuchon plus curieuse encore que réservée. Et puis, il s'agissait de son honneur, à elle, de son mari réhabilité, de la paix conjugale rentrée sous son toit. Son idée ! Elle était simple comme bonjour. Tous les garçons qui servent dans les cabinets des restaurants à la mode l'ont eue avant elle. Un imperceptible trou dans la cloison. La place suffit à un regard indiscret. C'était elle qui jetait le peignoir sur les épaules du vidame sortant de l'eau et elle le laisserait, comme par distraction, entr'ouvert, tel qu'un rideau soulevé par un printanier zéphir. Noël, qui n'était pas prévenu, se laissa faire en toute innocence et sans se douter qu'il donnait une intime comédie à une respectable dame, laquelle était devenue sa parente et lui devait laisser son bien. Cette scène de famille demande à ne pas être décrite. Je l'effleure du bout de ma plume sans y toucher longuement.
  « Eh bien, ma tante ! » fit avec une impétuosité triomphante Virginie, en courant ensuite auprès de la Bernuchon, durant que son mari achevait sa toilette.


— Peuh ! répondit la tante.


— Comment peuh !... Vous n'avez donc pas vu ?


— Si fait, mon enfant.


— Et donc encore ?


—Eh bien, je trouve que, puisqu'il avait les coudées franches, il aurait pu faire les choses moins économiquement.

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