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Le souffle des révolutions

I

Le nom du faubourg Saint-Cyprien, à Toulouse, est surtout connu par la terrible légende des dernières inondations. Légende ? Non. Mais histoire. On montre encore les murs de l’hospice submergé la marque rouge des étiages atteints par le fleuve révolté. Mais on oublie vite dans les pays où le soleil verse son Léthé éternel de joie et de lumière. Aux masures effondrées ont fait place de belles maisons aux balcons fleuris, et ce cataclysme effroyable semble avoir passé, comme un baptême, sur le fond quartier embelli, ou comme ces inondations fécondes du Nil qui laissent la richesse au fond de leurs ravages apparents. La population ouvrière a grandi, et c’est miracle de voir, aux heures où les ateliers se rouvrent ou se ferment, les belles filles au type latin, brunes avec des yeux profonds et noirs, prendre, pieds nus, une chanson ou une rose aux lèvres, le chemin des manufactures dont les cloches en branle jettent leur appel dans le crépuscule. A côté de cet élément prolétaire, le plus dense et le plus bruyant, Saint-Cyprien possède un monde de petits rentiers qui y font une demi villégiature dans des cottages minuscules aux jardins soigneusement cultivés. Ces bonnes gens, qui ne se hasardent jamais jusqu’au carrefour pittoresque où la Reine des Bohémiens aux cheveux crépus règne encore sur un peuple déguenillé d’étameurs et de coupeurs de chats, affectionnent la belle promenade ombreuse qui borde la Garonne et au pied de laquelle, presque au niveau des eaux, dans une plaine toujours rase tondue, des pelotons de cavalerie manœuvrent à la plus grande joie des badauds et des petits polissons. C’est à cette société paisible qu’appartenaient, ou mieux qu’appartiennent encore, M. Peyrolade, ancien huissier, sa femme Pauline et son chien Protêt, ainsi nommé par le pieux souvenir que ce vieil officier ministériel avait voué à sa maudite profession. Ai-je besoin d’ajouter que M. Peyrolade n’était plus joli, que sa femme Pauline ne l’était pas devenue, ne l’ayant jamais été, et que son chien Protêt était la plus hideuse bête du monde, éclatant de graisse et chauve des pattes au museau.

 

II

Ayant acquis sa petite fortune en faisant toutes sortes de cochonneries au reste de l’humanité, M. Peyrolade y tenait infiniment. Le prix extraordinaire attaché par les filous aux produits de leur fâcheuse industrie est un hommage indirect rendu à la vertu. Il indique, en effet, la valeur qu’ils attachent au sacrifice de leur conscience. Il est certain que M. Peyrolade n’entendait pas avoir fait taire la sienne pour des noyaux de prunes. Chacun des écus qu’il avait volés en d’inutiles débauches de papier timbré lui semblait une part de son Paradis perdu et de son salut compromis. Car il ne manquait pas d’une certaine dévotion superstitieuse et n’avait jamais oublié de faire brûler d’autant plus de cierges que l’affaire dont il demandait le succès au ciel était plus malhonnête et périlleuse pour son honneur. Ce petit travers est le plus méridional du monde. Attaché aux terrestres biens comme je viens de vous le dire, ai-je besoin d’ajouter que M. Peyrolade était conservateur à outrance, conservateur jusqu’à l’insurrection. Car il aurait culbuté sans hésiter le gouvernement pour lui imposer une mesure répressive contre le flot montant de démocraties impatientes. Quand il avait dit « Le souffle des révolutions » ses petits yeux gris d’usurier roulaient des colères épouvantables, et sa bouche grimaçait comme si ces simples mots y eussent laissé un goût amer de rhubarbe ou de chicotin. Alors, Mme Peyrolade, le seul être qui consentît encore à converser avec cet imbécile, était prise par sympathie, d’un tremblement nerveux qui secouait ses trois ou quatre dents disséminées dans sa bouche qu’ombrageait une ridicule moustache, et Prôtet, mû comme par un ressort intérieur, aboyait lamentablement en agitant sa queue épilée.

 

III

M. Peyrolade avait toujours eu pour les matières détonantes une horreur instinctive. C’est au point qu’il ne pouvait voir transporter un simple sac de haricots sans avoir la chair de poule. Jugez un peu de la frayeur que lui devaient inspirer les derniers et lugubres exploits de la dynamite. La dynamite était devenue l’unique souci de ses veilles infécondes. La dynamite le hantait. Il n’en avait jamais vu, mais il la reconnaissait partout. Matin et soir, il faisait l’inspection du sable de ses allées ; il avait fait boucher les soupiraux de sa cave et garnir de pointes de fer les approches de son mur. Rien n’entrait dans sa maison qu’il ne le visitât lui-même avec la conscience d’un douanier. Pauline l’aidait dans cette tâche investigatrice, après avoir mis sa servante à la porte ; car, comme l’avait très bien dit son mari, « on n’est jamais sûr de ces gens-là ! » Protêt lui-même avait pris un air méfiant et son vilain museau se frisait, se recroquevillait comme une noix, au moindre mouvement de l’atmosphère. Lui aussi reniflait « le souffle des révolutions. » Ainsi, par un juste arrêt de la Providence, le bonheur mal gagné de ces fesse-mathieu était empoisonné par d’éternelles craintes.

— Je conçois encore à la rigueur, disait Peyrolade, que ces misérables fassent sauter les monuments publics lesquels sont considérables, longs à rebâtir et leur promettent de l’ouvrage pour longtemps. On peut attribuer, dans ce cas, leur légèreté à un amour immodéré du travail. Mais ma maison, ma pauvre maison ! Quel autre motif invoquer, pour la disperser en l’air, qu’une soif odieuse de pillage et d’abominables instincts de destruction ?

— Le fait est, ajoutait Pauline, qu’ils feraient infiniment mieux de s’attaquer au musée qui contient un tas de nudités offensantes pour les regards des femmes bien élevées ! Et madame Peyrolade se signait en pensant aux Vénus peintes ou sculptées dont les formes irréprochables lui avaient toujours inspiré un souverain et dévot mépris.

 

IV

J’ai toujours pensé que le Hasard aimait à rire.

On ne saurait d’ailleurs expliquer autrement l’étonnante aventure dont le couple fut victime et le rôle qu’y joua l’infortuné Protêt. J’ai dit que Protêt était méfiant ; mais pas à l’endroit des choses qui se mangent. En matière de comestibles, sa gourmandise faisait taire immédiatement la prudence dont il témoignait ordinairement. C’est ainsi que, dans une des promenades où il accompagnait toujours ses maîtres vénérés, après avoir passé un temps ridicule à flairer en grognant, au pied d’un réverbère, une fuite de gaz dont l’odeur avait attiré son attention, ce qui inspira à M. Peyrolade une phrase remarquable sur l’intelligence des animaux, Protêt commit l’imprudence d’avaler, sans le fouiller avec soin, un morceau de gâteau encore enveloppé de papier et abandonné sur le chemin. C’est ainsi qu’outre la partie nutritive de ce petit paquet, il ingurgita une assez longue ficelle qui avait servi à l’envelopper. Vous savez la rapidité de digestion d’un chien, laquelle n’est dépassée que par celle du canard. Vous ne serez donc pas étonné d’apprendre qu’une heure après, le chien de M. Peyrolade continuait sa course, emportant, sous sa queue, un petit appendice de corde qui s’y tortillait le plus drôlement du monde. M. et Mme Peyrolade, qui avaient la vue mauvaise, ne s’en aperçurent pas ; mais les gamins s’en amusèrent beaucoup, poursuivant le malheureux Protêt avec de grands éclats de rire, sous la malédiction du vieil huissier indigné et de sa moitié.

Cet accident les décida à rentrer plus tôt que de coutume. Protêt, qui les précédait et qui était frileux comme un chanoine, s’en vint immédiatement se blottir auprès de l’âtre où flambait un feu clair de genevrottes. Mal lui en prit ; car, un instant après, avec un bruit effroyable, il sautait comme un baril de poudre, dispersé aux quatre coins de la chambre par cette abominable détonation. Le feu s’était mis au bout de chanvre qu’il traînait à son derrière et qui, faisant office de mèche, l’avait transmis au gaz hydrogène carburé dont il s’était imprudemment rempli au pied du réverbère.

Mais cette explication si simple et si parfaitement conforme aux lois saintes de la physique est absolument repoussée par les époux Peyrolade. Pour eux le doute n’est pas permis. Ce sont les enfants qui ont poursuivi Protêt, qui lui ont mis une pastille de dynamite sous la queue, et « le souffle des révolutions » est encore responsable de sa fin déplorable. Cette version est généralement acceptée par leurs voisins. Il est convenu et avéré maintenant, de ce côté-là de la Garonne, que les gosses des anarchistes s’amusent à faire sauter les chiens des conservateurs. Aussi, pourriez-vous remarquer, si vous étiez ici depuis quelques jours, que les petits propriétaires du faubourg Saint-Cyprien ne sortent plus sur la promenade qu’avec leurs chiens dans leurs bras.