Le Lunium

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Touche-à-tout, cet ami de Maupassant, publia un nombre considérable d'ouvrages étendus sur plus de trente ans de carrière. Mais il ne vit pas de sa plume pour autant, puisqu'il obtient un emploi  [+]

I

Un rude savant, tout de même, le docteur Yvan Péterson, des deux facultés de Moscou et de New-York ! Astronomie, médecine, chimie, géométrie, il savait tout et particulièrement le reste, qui est l’essentiel. Entendons, s’il vous plaît, par le reste, l’art précieux, fécond et tout à fait divin de se ficher du monde. Il y excellait comme pas un, à une époque cependant où ce métier est commun de vivre aux dépens de la bêtise humaine, et où tant de gens n’ont pas d’autre ferme en Beauce que la stupidité de leurs contemporains. Mais lui était certainement un des plus habiles cultivateurs de ce genre de domaine.
Et sa femme ? Fort agréable à voir, ma foi ! madame Yvan Péterson, une Autrichienne aux yeux et aux cheveux noirs, avec des dents superbes et un air déluré tout à fait avenant. Aimait-elle son mari ?  « Comment c’est vous qui me faites cette bête de question-là ? Certainement elle l’aimait ! » Ces charlatans ont toujours eu pour eux les femmes. Il y a peu de gens plus adorés dans leur ménage que les dentistes. On cite des députés qui ont fait des passions. Oui, messieurs, Eva avait pour son mari tous les sentiments d’admiration et de déférence qu’un homme sensé puisse souhaiter de sa légitime compagne. Mais lui était-elle fidèle ? « Décidément, vous avez aujourd’hui la spécialité des curiosités saugrenues ! Certainement non ! » Elle avait joliment raison , la superbe créature ! Cela n’a rien de contradictoire, au moins. Beaucoup de femmes sont ainsi, qui ont des amants, mais dont le mari est cent fois plus à envier, parce que sa part est sensiblement la meilleure, outre qu’elle est la moins sujette aux remords intempestifs. Une des beauté du divorce est certainement qu’il permet aux amants constants de goûter à leur tour les légitimes douceurs de la possession officielle, bien que la loi ait fait de son mieux pour empêcher ce sublime résultat. Le plus grand nombre s’en applaudit. J’ai été souvent frappé, dans les ménages à trois, de la situation injustement humiliante de l’amant. Les trois quart du temps, c’était lui le vrai cocu. Il fallait bien que cela changeât ! Et maintenant vous savez comme moi que la belle Eva avait des faiblesses. En ce temps-là, c’est mon ami Jacques, cet alter magot que m’a donné le destin qui en profitait. Et il en profitait, en conscience, l’animal, absolument comme je l’eusse fait moi-même. User simplement du cocuage est une erreur. Il convient d’en abuser comme de tout ce qui est interdit.



 

II

Ah ! Quelle soirée, mes ratons ! Un grand dîner l’avait précédée ; puis on avait entendu un certain nombre de gargouilleurs à la mode. Actuellement on effectuait une petite sauterie dans le grand salon, durant qu’on jouait au whist dans les autres, à moins qu’on y causât, le dos aux cheminées, des choses de la science, de l’amour et du gouvernement. Mais à minuit, à minuit seulement devait avoir lieu la surprise, un surprise astronomique, s’il cous plaît. Le docteur devait montrer à ses invités la lune. Vous et moi, madame, nous ne ferions pas tant de cérémonie pour cela. Mais aussi, combien la chose aurait moins d’importance ! Vous ne savez pas pourquoi le docteur Yvan Péterson tenait à montrer solennellement la lune ? Parce qu’il prétendait avoir découvert un nouveau corps simple, un métal infiniment plus précieux que l’or et l’argent, plus dur, plus incorruptible et plus seyant aux usages de la monnaie et de la bijouterie. De là à fonder immédiatement une société de crétins ayant des capitaux à perdre pour exploiter cette merveille, il n’y avait qu’un pas franchi bien vite. Malheureusement cette exploitation n’était pas précisément facile, le tant miraculeux métal n’existant pas en quantité appréciable dans la terre, tandis qu’il était répandu à profusion dans d’autres planètes et dans la lune en particulier. De là le nom de " lunium " que le savant docteur Yvan Péterson lui avait immédiatement donné. Preuve incontestable de modestie ; car il l’eût pu appeler « pétérium » pour immortaliser à jamais son nom. Malgré cette apparente difficulté d’extraction, notre homme n’en était pas moins d’avis de prendre immédiatement un brevet et surtout de faire verser, tout de suite, l’argent aux actionnaires. Car rien ne presse davantage que cette essentielle opération. Les plus considérables, parmi les jobards, étaient de la petite fête et c’était pour eux surtout qu’une magnifique projection électrique du globe monstrueux qui fut jadis habité par l’âme de Phébé, devait être faite au moyen des procédés les plus puissants. Aussi connaissaient-ils la topographie de leurs propriétés dans la lune. Il y a des gens, en effet, qui trouvent que l’Espagne n’est pas encore assez loin pour y bâtir leurs    châteaux !
Le docteur avait d’ailleurs un appartement on ne peut mieux disposé pour ce genre d’expériences. Occupant tout un étage de la maison, il possédait un immense laboratoire vitré, faisant retour et s’étalant, après un double coude, de façon à faire face à ses salons. C’est là qu’il avait installé un foyer électrique d’une intensité effroyable et qui n’attendait, pour s’allumer, que le rapprochement des deux charbons entre lesquels devait jaillir la lumière. Une carte de la lune, des réflecteurs et un large écran blanc étendu en hauteur sur un des panneaux de la principale pièce complétaient un apprêt, actuellement dissimulé dans l’ombre, de cette scientifique solennité que devait commencer un bout de conférence sur les richesses animales des mondes inexplorés et sur les mirifiques propriétés du lunium. Provisoirement le laboratoire était enveloppé d’une parfaite obscurité.


 

III



Quelle idée vint à Jacques d’y poursuivre la belle Eva qui n’était pas dans la confidence de son mari ?
 « Voulez-vous être plus convenable que ça, polisson ! »
Pour se défendre, à moins que ce ne fût pour céder plus vite, la belle madame Péterson fit un faux pas, et ses jupes pesamment tuyautées se relevèrent enfermant, comme une collerette à la Médicis, ou encore dans un éventail la somptuosité de ses reins mis à nus, sans préjudice de ses cuisses et du beau trait-d’union charnu reliant ceux-ci à celles-là. Au même instant, en voulant la retenir, à moins que ce ne fît pour profiter de sa chute, Jacques mit maladroitement le doigt sur le bouton qui rapprochait les deux charbons du foyer électrique. Une immense clarté, blanche, argentée, impitoyable en jaillit faisant jaunir piteusement les bougies et les lampes dans les salons, et projetant, sur l’écran disposé par le docteur, le spectacle inattendu su sublime postérieur d’Eva dans un rayonnement de dentelles. Un immense éclat de rire détendit toutes les mâchoires.
 « La lune ! La lune ! » criait-on de tous les cotes. Le docteur Yvan Péterson voulut payer d’aplomb et s’écria :
 « Oui messieurs, la lune, mais venue plus tôt que je ne l’attendais. »
Un actionnaire consciencieux écrivit sur son calepin :
 « D’un côté, la lune se présente sous l’aspect de deux montagnes pareilles et d’un aspect tout à fait charmant. Mais sont-elles fertiles ? Tout me porte à croire que le fameux " lunium " que nous cherchons et qui est ce qu’il y a des plus précieux au monde est de l’autre côté. »


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