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nouvelle 47LECTURES

Le gros borgne

I   

Ceci est un conte grassouillet, peu austère, que je pourrais malaisément faire passer pour un faux maigre. C'est en Picardie qu'il me fut narré, en Picardie où il y a de fort bons peintres, comme Jules Lefebvre1, Tattegrain2 et le vrai Matifas3 qui a beaucoup de talent ; mais où il y a aussi pas mal de joyeux compères aimant à rire, le soir, autour d'un pot de cidre écumant, surtout quand ils ont mis, dans la journée, un voisin sur la paille, en gagnant un procès. Joie innocente de plaideur heureux, après tout. Chacun prend ici-bas son plaisir où il le trouve et les sots sont ceux qui n'en trouvent nulle part. Aussi l'amour, le plus délicieux des passe-temps et que je préfère infiniment aux délices du prétoire, n'a-t-il pas été inventé pour les sots.

Donc M. Pincetrouille, un des héros de l'aventure, était des environs d'Amiens. Non seulement il buvait du cidre, mais il en fabriquait de fort renommé à vingt lieues à la ronde, et où il n'entrait pas une seule pomme encore ! Ô gloire de la chimie contemporaine! Le second personnage essentiel est un jeune Anglais, sir Thomas Hostebeath, ayant traversé tout exprès la Manche pour venir apprendre le secret de cette belle fabrication, et l'appliquer ensuite à la sophistication du pale ale, d'un pale ale sans houblon qui ferait sa fortune dans son pays.

Entre les deux, bien entendu, madame Pincetrouille. Oui, mes enfants, entre les deux et également aimable et abondante pour l'un ou pour l'autre ; car ce Thomas Hostebeath recevait, dans cette hospitalière maison, une instruction complète. Un professeur charmant, d'ailleurs, que cette bonne dame Pincetrouille ; la trentaine sonnée, mais toutes ses dents et tous ses cheveux et bien d'autres avantages encore qui n'avaient été que se perfectionnant depuis sa première jeunesse. Une maturité exquise, avec des blancheurs de crème à la vanille. Pas du neuf, mais une occasion véritable. Cet Hostebeath entrait vraiment dans la vie par une porte dorée et confortable à l'envi. On ne peut rendre plus congrûment l'idée du service qu'il rendait à son hôtesse.

Or la Saint-Babolein (ainsi se nommait M. Pincetrouille) arriva. Volontiers celui-ci eût-il donné un repas solennel pour cet anniversaire. Mais sa femme aimait les plaisirs tranquilles et l'intimité. Il fut convenu qu'on ferait cette petite bombance à trois, le mari, la femme et l'ami des deux. Le plan de cette ménagère remarquable était le plus simple du monde. On griserait abominablement Pincetrouille qui buvait volontiers et ensuite on prendrait, en cachette, avec ce délicieux Hostebeath, un dessert clandestin, comme on n'en trouve qu'à la table des bons cocus. Et, à l'appui de ce programme, des vieux vins furent montés de la cave et Mme Pincetrouille mit une délicieuse toilette outrageusement décolletée et bien faite pour maintenir en appétit son amant. Une fort honnête femme, comme vous le voyez, mais qui aimait à varier le thème un peu monotone de l'adultère, par de petits ragoûts amoureux et des surprises où les garçons prenaient quelque fantaisie.



 

II

Mais Dieu dispose, même après que la femme a proposé. Pincetrouille s'enivra comme une bourrique et était, au troisième service, hors d'état de se rendre compte de quoi que ce soit se passant autour de lui. Aussi, sa femme eût-elle pu le tromper sous son propre nez, ce que certaines affectionnent, très follement à mon avis. Car, outre qu'il est inutile de rendre plus ridicule l'homme qu'on déshonore et dont on continue à supporter la compagnie, rien ne vaut, pour une belle et consciencieuse chevauchée amoureuse, le mystère parfait et l'extrême solitude, l'absence de toute inquiétude et un état tout à fait béat de l'esprit. A ce prix seulement je puis répondre personnellement de mon éloquence. Je suis comme Démosthèneavec ses cailloux. Seulement je remplace les cailloux par une jolie personne et je ne la mets pas tout entière dans ma bouche. Alors le plan de Mme Pincetrouille a tout à fait réussi ? Vous ne le voudriez pas pour l'honneur de la morale que je sers comme une seconde patrie. Pincetrouille était notablement saoul. Mais Hostebeath était ivre-mort. Ces Anglais savent si malaisément se modérer, même quand il s'agit de conquérir des archipels ! Or, bien que les chansonniers nous vantent toujours les services rendus à Vénus par Bacchus et qu'il y ait même un adage que M. Lockout seul se fait gloire d'ignorer, vous savez aussi bien que moi à quoi vous en tenir sur cette faribole. Bacchus et Venus sont au fond, comme chien et chat (Bacchus, le chien bien entendu). Le premier joue à l'autre un tour des plus abominables. Ce n'est pas les méchants qui sont buveurs d'eau, comme dit encore une autre sottise populaire, mais bien ceux que Charles Baudelaire appelait les " amoureux fervents11 ".

Dame Pincetrouille joignait quelque expérience à sa jugeotte naturelle. Incontinent12 (comme Hostebeath) elle jugea que celui-ci ne ferait absolument rien. Elle en était pour ses épices de homard à l'Américaine et pour sa confiture de gingembre, sans compter les sourires assassins qu'elle avait prodigués et la déchirure de son corsage dont elle avait augmenté l'échancrure pour donner de l'air à deux tentants prisonniers infiniment moins mélancoliques que Silvio Pellico.

Or donc entra-t-elle dans une colère abominable qui se porta tout entière contre le malheureux Hostebeath. Ce qu'elle lui fit péter aux oreilles les : ivrogne ! Et les : fainéant ! Et les : nom de Dieu ! Et les fichtre ! Il en eût été abasourdi, s'il y eût compris quelque chose. Les derniers mots qu'elle prononça en sortant le frappèrent, seuls, quand elle referma brutalement la porte derrière elle, en emportant la lumière :

« Sac à vin, criait-elle, tu mériterais d'être en prison ! »

 

III

Nos deux buveurs bénévoles étaient donc demeurés dans l'obscurité. Pincetrouille, qui était pudique à l'ordinaire, mais qui étouffait de partout, en profita pour retirer sa culotte et s'asseoir à nu sur un large fauteuil canné qui lui imprima son treillage dans les chairs mais il goûta, par en bas, une fraîcheur délicieuse. Et se renversant en arrière dans le dossier, il se mit à y ronfler comme un orgue.

Pendant ce temps, Hostebeath, qui, lui, avait gardé tous ses vêtements, s'était laissé couler à terre, sur le tapis, et, le nez en l'air, s'endormait aussi, sans se rendre compte le moins du monde où. Et les dernières paroles, prononcées par Mme Pincetrouille furieuse, lui tintant aux oreilles et dans le cerveau chargé de fumées, il fut la proie d'un abominable cauchemar.

La menace de sa rancunière hôtesse s'accomplissait ; on l'avait jeté dans un cachot fermé par en haut, comme une cage, et, derrière les barreaux, une figure narquoise le regardait, une grosse face de borgne qui n'avait qu'un œil, mais un œil noir, profond et sournois. Qu'était ce monstre ? Un geôlier, sans doute. Peut-être le bourreau qui le guettait déjà ! Que lui voulait ce Cyclope obstiné et curieux, monocule et malveillant ? Une impression d'angoisse terrible s'ajouta, chez le malheureux jeune homme, à l'oppression qui lui venait de son état gastralgique évidemment fâcheux. Il voulait écarter le grillage, le déchirer ! Impossible ! Ses bras pendaient à ses côtés, comme si du plomb eût subitement coulé dans leurs veines. Et l'œil était toujours là, comme celui qui regardait Caïn dans sa tombe, impassible, noir, béant. Tout à coup, cet œil fantastique et sans paupière s'écarquilla furieusement. Un coup de tonnerre retentit, Hostebeath se réveilla en sursaut.

La lune s'était levée qui éclairait la pièce d'une lumière mystérieuse et blanche, inquiétante et fantasmagorique. Tamisés par la candeur transparente des rideaux, les rayons venaient tomber, obliques, sur les choses, en festonnant d'argent les contours, un frisson neigeux qui courait sur les arêtes. Hostebeath se pinça un mollet pour s'assurer qu'il ne rêvait plus. Alors son effroi grandit jusqu'aux limites de la raison vacillante. Il se sentit devenir fou. Il n'avait pas rêvé. Dans cette clarté diffuse, précisant seulement par places les objets, il distinguait parfaitement, au-dessus de son visage, le petit grillage serré dont il s'était cru emprisonné seulement en songe ; et, derrière ce grillage, la grosse face qu'il avait entrevue, en dormant, bien en chair cette fois-la avec le même œil terrible, fixe, médusant. Non ! Non ! Ce n'était pas une illusion de son sommeil. Il était bien captif, il était bien guetté par un mystérieux témoin. Et l'œil effroyable s'écarquilla de nouveau. Un souffle démoniaque lui passa au visage, en même temps qu'un second éclat de foudre lui tonnait aux oreilles. « Grâce ! Grâce ! Clama-t-il, » en ramenant sur ses paupières, ses mains frémissantes de peur. Pincetrouille, réveillé à son tour, en sursaut, se leva brusquement. Hostebeath comprit tout à coup. Il s'était endormi, dans l'obscurité, le nez en l'air, sous le fauteuil canné où son ami s'était laissé crouler, après avoir retiré son inexpressible. Qui dira le mystérieux passage de la réalité au rêve et combien le rêve est toujours inspiré par quelque réalité voisine !

Quand il conta, le lendemain, son cauchemar à son ami, dégrisés tous deux qu'ils étaient, Pincetrouille qui était aussi mal élevé que moi-même, en rit aux larmes. Mais Hostebeath, le flegmatiqueenfant d'Albion, demeurait sérieux et sous l'impression de la terreur véritable qu'il avait éprouvée à son réveil.
 « Ce borgne ! » disait-il, ce borgne ! J'avais toujours son œil unique devant moi. S'il en avait eu deux, je crois que j’en aurais eu moins peur.

Et l'idée lui passant par l'esprit du fait matériel qui avait causé cette illusion, il ajouta avec une naïveté exquise dans le sourire :

« Aoh ! Par exemple ! Si ça avait été Milady Pincetrouille !