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Le manuscrit d'un médecin de village

À Marcel Schwob.

Le docteur H***, récemment décédé à Servigny (Aisne), où il exerçait depuis plus de quarante ans la médecine, a laissé un journal qu’il ne destinait pas à la publicité. Je n’oserais point publier le manuscrit intégralement, ni même en donner des fragments de quelque étendue, bien que beaucoup de personnes pensent aujourd’hui, avec M. Taine, qu’il convient surtout d’imprimer ce qui n’a pas été fait pour l’impression. Pour dire des choses intéressantes, il ne suffit pas, quoi qu’on dise, de n’être pas un écrivain. Le mémorial de mon médecin ennuierait par sa rusticité monotone. Pourtant, l’homme qui l’écrivit avait, dans une humble condition, un esprit peu ordinaire. Ce médecin de village était un médecin philosophe. On lira peut-être sans trop de déplaisir les dernières pages de son journal. Je prends la liberté de les transcrire ici :

Extrait du Journal de feu M. H***,
médecin à Servigny (Aisne).


« C’est une vérité philosophique que rien au monde n’est absolument mauvais et rien absolument bon. La plus douce, la plus naturelle, la plus utile des vertus, la pitié, n’est pas toujours bonne pour le soldat ni pour le prêtre ; elle doit, chez l’un et chez l’autre, se taire devant l’ennemi. On ne voit pas que les officiers la recommandent avant le combat, et j’ai lu dans un vieux livre que M. Nicole la redoutait comme le principe de la concupiscence. Je ne suis pas prêtre, je suis soldat encore moins. Je suis médecin, et des plus petits, médecin de campagne. J’ai une obscure et longue pratique de mon art, et je puis affirmer que, si la pitié peut seule inspirer dignement notre vocation, elle doit nous quitter à jamais en présence de ces misères qu’elle nous a donné l’envie de soulager. Un médecin qu’elle accompagne au chevet des malades n’a ni le regard assez net ni les mains assez sûres. Nous allons où la charité du genre humain nous envoie, mais nous y allons sans elle. Au reste, les médecins acquièrent très facilement, pour la plupart, l’insensibilité qui leur est nécessaire. C’est une grâce d’état qui ne saurait longtemps leur manquer. Il y a plusieurs raisons à cela. La pitié s’émousse vite au contact de la souffrance ; on songe moins à plaindre les misères qu’on peut soulager ; enfin, la maladie présente au médecin une succession intéressante de phénomènes.

» Du temps que je commençais à pratiquer la médecine, je l’aimais avec passion. Je ne voyais dans les maux qu’on me découvrait qu’une occasion d’exercer mon art. Quand les affections se développaient pleinement, selon leur type normal, je leur trouvais de la beauté. Les phénomènes morbides, qui présentaient d’apparentes anomalies, excitaient la curiosité de mon esprit ; enfin j’aimais la maladie. Que dis-je ? Au point de vue où je me plaçais, maladie et santé n’étaient que de pures entités. Observateur enthousiaste de la machine humaine, je l’admirais dans ses modifications les plus funestes comme dans les plus salutaires. Je me fusse écrié volontiers avec Pinel : Voilà un beau cancer ! C’était bien dire, et j’étais en chemin de devenir un médecin philosophe. Il ne me manqua que d’avoir le génie de mon art pour goûter pleinement et posséder la beauté nosologique. C’est le propre du génie de découvrir la splendeur des choses. Où l’homme vulgaire ne voit qu’une plaie dégoûtante, le naturaliste digne de ce nom admire un champ de bataille sur lequel les forces mystérieuses de la vie se disputent l’empire dans une mêlée plus aveugle et plus terrible que cette bataille si furieusement peinte par Salvator Rosa. Je n’ai fait qu’entrevoir ce spectacle dont les Magendie et les Claude Bernard furent les témoins familiers, et c’est mon honneur de l’avoir entrevu ; mais, résigné à n’être qu’un humble praticien, j’ai gardé comme une nécessité professionnelle la faculté d’envisager froidement la douleur. J’ai donné à mes malades mes forces et mon intelligence. Je ne leur ai pas donné ma pitié. À Dieu ne plaise que je mette un don quelconque, si précieux qu’il soit, au-dessus du don de la pitié ! La pitié, c’est le denier de la veuve ; c’est l’offrande incomparable du pauvre qui, plus généreux que tous les riches de ce monde, donne avec ses larmes un lambeau de son cœur. C’est pour cela même que la pitié n’a rien à faire dans l’accomplissement d’un devoir professionnel, si noble que soit la profession.

» Pour entrer dans des considérations plus particulières, je dirai que les hommes au milieu desquels je vis inspirent dans leur malheur un sentiment qui n’est pas la pitié. Il y a quelque chose de vrai dans cette idée qu’on n’inspire que ce qu’on éprouve. Or, les paysans de nos contrées ne sont point tendres. Durs aux autres et à eux-mêmes, ils vivent dans une gravité morose. Cette gravité se gagne, et l’on se sent près d’eux l’âme triste et morne. Ce qu’il y a de beau dans leur physionomie morale, c’est qu’ils gardent très pures les grandes lignes de l’humanité. Comme ils pensent rarement et peu, leur pensée revêt d’elle-même, à certaines heures, un aspect solennel. J’ai entendu quelques-uns d’entre eux prononcer en mourant de courtes et fortes paroles, dignes des vieillards de la Bible. Ils peuvent être admirables ; ils ne sont point touchants. Tout est simple en eux, même la maladie. La réflexion n’augmente pas leurs souffrances. Ils ne sont pas comme ces êtres trop réfléchis qui se font de leurs maux une image plus importune que leurs maux eux-mêmes. Ils meurent si naturellement qu’on ne peut s’en inquiéter beaucoup. Enfin j’ajouterai qu’ils se ressemblent tous et que rien de particulier ne disparaît avec chacun d’eux.

» Il résulte de tout ce que je viens de dire que j’exerce tranquillement la profession de médecin de village. Je ne regrette point de l’avoir choisie. J’y suis, je crois, quelque peu supérieur ; or, s’il est fâcheux pour un homme d’être au-dessus de sa position, le dommage est bien plus grand quand on est au-dessous. Je ne suis pas riche et ne le serai de ma vie. Mais a-t-on besoin de beaucoup d’argent pour vivre seul dans un village ? Jenny, ma petite jument grise, n’a encore que quinze ans ; elle trotte comme au temps de sa jeunesse, surtout quand nous prenons le chemin de l’écurie. Je n’ai pas, comme mes illustres confrères de Paris, une galerie de tableaux à montrer aux visiteurs ; mais j’ai des poiriers comme ils n’en ont pas. Mon verger est renommé à vingt lieues à la ronde et l’on vient des châteaux voisins me demander des greffes. Or, un certain lundi, il y aura demain juste un an, comme je m’occupais dans mon jardin à surveiller mes espaliers, un valet de ferme vint me prier de passer le plus tôt possible aux Alies.

» Je lui demandai si Jean Blin, le fermier des Alies, avait fait quelque chute la veille au soir en rentrant chez lui. Car, en mon pays, les entorses sévissent le dimanche et il n’est pas rare qu’on s’enfonce ce jour-là deux ou trois côtes en sortant du cabaret. Jean Blin n’est point un mauvais sujet, mais il aime à boire en compagnie et il lui est arrivé plus d’une fois d’attendre dans un fossé bourbeux l’aube du lundi.

» Le domestique de la ferme me répondit que Jean Blin n’était point malade, mais qu’Éloi, le petit gas à Jean Blin, était pris de fièvre.

» Sans plus songer à mes espaliers, j’allai quérir mon bâton et mon chapeau, et partis à pied pour les Alies, qui sont à vingt minutes de ma maison. Chemin faisant, je pensais au petit gas à Jean Blin qui était pris de fièvre. Son père est un paysan comme tous les paysans, avec cela de particulier que la Pensée qui le créa oublia de lui faire un cerveau. Ce grand diable de Jean Blin a la tête grosse comme le poing. La sagesse divine n’a mis dans ce crâne-là que ce qui était strictement indispensable ; c’est un nécessaire. Sa femme, la plus belle femme du pays, est une ménagère active et criarde, d’épaisse vertu. Eh bien ! à eux deux, ils ont donné un enfant qui est bien le petit être le plus délicat et le plus spirituel qui jamais ait effleuré cette vieille terre. L’hérédité a de ces surprises et il est bien vrai de dire qu’on ne sait pas ce qu’on fait quand on fait un enfant. L’hérédité, dit mon vieux Nysten, est le phénomène biologique qui fait que, outre le type de l’espèce, les ascendants transmettent aux descendants des particularités d’organisation et d’aptitude. J’entends bien. Mais quelles particularités sont transmises et quelles ne le sont point, c’est ce qu’on ne sait guère, même après avoir lu les beaux travaux du docteur Lucas et de M. Ribot. Mon voisin le notaire m’a prêté l’an passé un volume de M. Émile Zola ; et je vis que cet auteur se flatte d’avoir sur ce sujet des lumières spéciales. Voici, dit-il, en substance, un ascendant affecté d’une névrose ; ses descendants seront névropathiques, à moins qu’ils ne le soient pas ; il y en aura de fous et il y en aura de sensés ; un d’eux aura peut-être du génie. Il a même dressé un tableau généalogique pour rendre cette idée plus sensible. À la bonne heure ! La découverte n’est pas bien neuve et celui qui l’a faite aurait tort, sans doute, d’en être fier ; il n’en est pas moins vrai qu’elle contient sur l’hérédité à peu près tout ce que nous savons. Et voilà comment il se fait qu’Éloi, le petit gas à Jean Blin, est plein d’esprit ! Il a l’imagination qui crée. Je l’ai surpris plus d’une fois quand, n’étant pas plus haut que mon bâton, il faisait l’école buissonnière avec les polissons du village. Pendant qu’ils dénichaient des nids, j’ai vu ce petit bonhomme construire de petits moulins et faire des siphons avec des chalumeaux de paille. Ingénieux et sauvage, il interrogeait la nature. Son maître d’école désespérait de jamais rien faire d’un enfant si distrait, et, de fait, Éloi ne savait pas encore ses lettres à huit ans. Mais, à cet âge, il apprit à lire et à écrire avec une rapidité surprenante, et il devint en six mois le meilleur écolier du village.

» Il en était aussi l’enfant le plus affectueux et le mieux aimant. Je lui donnai quelques leçons de mathématiques et je fus étonné de la fécondité que cet esprit annonçait dès l’enfance. Enfin, je l’avouerai sans craindre qu’on me raille, car on pardonnera quelque exagération à un vieillard rustique : je me plaisais à surprendre en ce petit paysan les prémices d’une de ces âmes lumineuses, qui apparaissent à de longs intervalles dans notre sombre humanité et qui, sollicitées par le besoin d’aimer autant que par le zèle de connaître, accomplissent, partout où le destin les place, une œuvre utile et belle.

» Ces songeries et d’autres de même nature me conduisirent jusqu’aux Alies. En entrant dans la salle basse, je trouvai le petit Éloi couché dans le grand lit de cotonnade, où ses parents l’avaient transporté eu égard, sans doute, à la gravité de son état. Il sommeillait ; sa tête, petite et fine, creusait pourtant l’oreiller d’un poids énorme. J’approchai. Le front était brûlant ; il y avait de la rougeur aux conjonctives ; la température de tout le corps était très haute. La mère et la grand-mère se tenaient près de lui, anxieuses. Jean Blin, désœuvré dans son inquiétude, ne sachant que faire et n’osant s’en aller, les mains dans les poches, nous regardait les uns après les autres. L’enfant tourna vers moi son visage aminci et, me cherchant d’un bon regard douloureux, il répondit à mes questions qu’il avait bien mal au front et dans l’œil, qu’il entendait des bruits qui n’existaient pas, et qu’il me reconnaissait, et que j’étais son vieil ami.

» — Il a des frissons et puis il lui vient des chaleurs, ajouta sa mère.

» Jean Blin, ayant réfléchi quelques instants, dit :

» — C’est sans doute dans l’intérieur que ça le tient.

» Puis il rentra dans son silence.

» Il ne m’avait été que trop facile de constater les symptômes d’une méningite aiguë. Je prescrivis des révulsifs aux pieds et des sangsues derrière les oreilles. Je m’approchai de nouveau de mon jeune ami et j’essayai de lui dire une bonne parole, une parole meilleure, hélas ! que la réalité. Mais il se passa alors en moi un phénomène entièrement nouveau. Bien que j’eusse tout mon sang-froid, je vis le malade comme à travers un voile et si loin de moi qu’il m’apparaissait tout petit, tout petit. Ce trouble dans l’idée de l’espace fut bientôt suivi d’un trouble analogue dans l’idée du temps. Bien que ma visite n’eût pas duré cinq minutes, je m’imaginai que j’étais depuis longtemps, depuis très longtemps, dans cette salle basse, devant ce lit de cotonnade blanche, et que les mois, les années s’écoulaient sans que je fisse un mouvement.

» Par un effort d’esprit qui m’est très naturel, j’analysai sur-le-champ ces impressions singulières et la cause m’en apparut nettement. Elle est bien simple. Éloi m’était cher. De le voir malade si inopinément et si gravement, « je n’en revenais pas ». C’est le terme populaire et il est juste. Les moments cruels nous paraissent de longs moments. C’est pourquoi j’eus l’impression que les cinq ou six minutes passées auprès d’Éloi avaient quelque chose de quasi séculaire. Quant à la vision que l’enfant était loin de moi, elle venait de l’idée que j’allais le perdre. Cette idée, fixée en moi sans mon consentement, avait pris, dès la première seconde, le caractère d’une absolue certitude.

» Le lendemain, Éloi était dans un état moins alarmant, Le mieux persista pendant quelques jours. J’avais envoyé à la ville chercher de la glace ; cette glace fit bon effet. Mais le cinquième jour, je constatai un délire violent. Le malade parlait beaucoup ; parmi les mots sans suite que je lui entendis prononcer, je distinguai ceux-ci :

» — Le ballon ! le ballon ! Je tiens le gouvernail du ballon. Il monte. Le ciel est noir. Maman, maman, pourquoi ne viens-tu pas avec moi ? Je conduis mon ballon où ce sera si beau ! Viens, on étouffe ici.

» Ce jour-là, Jean Blin me suivit sur la route. Il se dandinait, de l’air embarrassé d’un homme qui veut dire quelque chose et qui n’ose. Enfin, après avoir fait en silence une vingtaine de pas avec moi, il s’arrêta et, me posant la main sur le bras :

» — Voyez-vous, docteur, me dit-il, j’ai l’idée que c’est dans l’intérieur que ça le tient.

» Je poursuivis tristement mon chemin, et, pour la première fois, l’envie de revoir mes poiriers et mes abricotiers ne me fit point hâter le pas. Pour la première fois, après quarante ans de pratique, j’étais troublé dans mon cœur par un de mes malades, et je pleurais en dedans de moi l’enfant que je ne pouvais sauver.

» Une angoisse cruelle vint bientôt s’ajouter à ma douleur. Je craignais que mes soins ne fussent mauvais. Je me surprenais oubliant le jour les prescriptions de la veille, incertain dans mon diagnostic, timide et troublé. Je fis venir un de mes confrères, un homme jeune et habile, qui exerce dans la ville voisine. Quand il vint, le pauvre petit malade, devenu aveugle, était plongé dans un coma profond.

» Il mourut le lendemain.

» Un an s’étant écoulé sur ce.malheur, il m’arriva d’être appelé en consultation au chef-lieu. Le fait est singulier. Les causes qui l’ont amené sont bizarres ; mais, comme elles n’ont point d’intérêt, je ne les rapporterai pas ici. Après la consultation, le docteur C***, médecin de la préfecture, me fit l’honneur de me retenir à déjeuner chez lui, avec deux de mes confrères. Après le déjeuner, où je fus réjoui par une conversation solide et variée, nous prîmes le café dans le cabinet du docteur. Comme je m’approchais de la cheminée pour y poser ma tasse vide, j’aperçus, suspendu au cadre de la glace, un portrait dont la vue me causa une si vive émotion, que j’eus peine à retenir un cri. C’était une miniature, un portrait d’enfant. Cet enfant ressemblait d’une manière si frappante à celui que je n’avais pu sauver et auquel je pensais tous les jours, depuis un an, que je ne pus m’empêcher de croire, un moment, que c’était lui-même. Pourtant cette supposition était absurde. Le cadre de bois noir et le cercle d’or qui entouraient la miniature attestaient le goût de la fin du XVIIIe siècle, et l’enfant était représenté avec une veste rayée de rose et de blanc comme un petit Louis XVII ; mais le visage était tout à fait le visage du petit Éloi. Même front, volontaire et puissant, un front d’homme sous des boucles de chérubin ; même feu dans les yeux ; même grâce souffrante sur les lèvres ! Sur les mêmes traits, enfin, c’était la même expression !

« Il y avait déjà longtemps peut-être que j’examinais ce portrait, quand le docteur C***, me frappant sur l’épaule :

» — Cher confrère, me dit-il, vous regardez là une relique de famille que je suis fier de posséder. Mon aïeul maternel fut l’ami de l’homme illustre que vous voyez représenté ici tout enfant, et c’est de mon aïeul que cette miniature me vient.

» Je lui demandai s’il voulait bien nous dire le nom de cet illustre ami de son aïeul. Alors il décrocha la miniature et me la tendit :

» — Lisez, me dit-il, cette date en exergue… Lyon, 1787. Cela ne vous rappelle-t-il rien ?… Non ?… Eh bien ! cet enfant de douze ans, c’est le grand Ampère.

» En ce moment-là, j’eus la notion exacte et la mesure certaine de ce que la mort avait détruit un an auparavant dans la ferme des Alies.