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nouvelle 100LECTURES

La revue

René, Bernard, Roger, Jacques et Étienne estiment qu’il n’y a rien de plus beau au monde que d’être militaire. Francine pense comme eux, et elle voudrait être un garçon pour devenir un soldat. Ils en jugent de la sorte, parce que les soldats portent de beaux uniformes, des épaulettes et des galons d’or, et des sabres qui reluisent. Il y a encore une autre raison pour mettre le soldat au premier rang dans la patrie : c’est qu’il donne sa vie. Il n’y a de vraie grandeur en ce monde que celle du sacrifice et le sacrifice de la vie est le plus grand de tous, puisqu’il comprend tous les autres. C’est pourquoi le cœur de la foule des citadins bat vivement quand un régiment passe.
René est général. Il porte le chapeau à deux cornes et monte un cheval de guerre. Le chapeau est en papier et le cheval est une chaise. Son armée est composée d’un tambour et de quatre hommes, dont une fille. « Portez armes ! en avant, marche ! » Et le défilé commence. Francine et Roger ont tout à fait bonne mine sous les armes. Jacques, il est vrai, tient son fusil languissamment entre ses bras. C’est qu’il a l’âme mélancolique. Il ne faut pas lui en faire un reproche. Les rêveurs peuvent être des braves tout comme ceux qui ne rêvent point. Mais son jeune frère Étienne, le plus petit homme du régiment, demeure pensif. Il est ambitieux : il voudrait être général tout de suite : de là son souci.
« En avant ! en avant ! s’écrie René. Nous allons tomber sur les Chinois qui sont dans la salle à manger. » Les Chinois, ce sont les chaises. Quand on joue à la guerre, les chaises sont excellentes pour faire des Chinois. Elles tombent. C’est tout ce que les Chinois peuvent faire de mieux. Quand toutes les chaises ont les pieds en l’air, René s’écrie : « Soldats, maintenant que nous avons vaincu les Chinois, nous allons goûter. » Cette idée est bien accueillie par toute l’armée. Les soldats, il faut que cela mange. Pour cette fois l’Intendance a fourni des vivres à souhait : babas, madeleines, éclairs au café et au chocolat, sirop de groseilles. L’armée dévore. Seul le sombre Etienne ne mange pas. Il regarde avec envie le sabre et le chapeau à deux cornes que le général a laissés sur une chaise. Il s’approche, il s’en empare et se glisse dans la chambre voisine. Là, seul devant la glace, il se coiffe du chapeau, il brandit le sabre ; il est général, général sans armée, général pour soi seul. Il goûte en ambitieux ce plaisir plein de vagues présages et de longues espérances.