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L'artiste

Michel est le fils d’un peintre. Il a vu son père former sur la toile des images merveilleuses d’hommes et d’animaux et imiter avec des couleurs la terre, la mer, le ciel et toute la nature. Il a vu son père peindre avec amour des femmes dont le regard et les lèvres semblent de flamme et de rosée et qui sourient, toutes blanches. Quand je serai grand, pense le petit Michel, je ne peindrai pas de femmes. Je peindrai des chevaux, parce que c’est plus beau.
Et déjà il s’exerce à dessiner les plus belles bêtes qu’il puisse imaginer. Mais les chevaux qui sortent de ses doigts ont ceci de particulier, qu’ils ne ressemblent pas à des chevaux. Ils ressemblent plutôt à des autruches montées sur quatre pattes. C’est très difficile, la peinture.
Pourtant Michel fait de grands progrès et maintenant en voyant ses dessins on devine à peu près ce qu’ils représentent. Il dessine tous les jours. Il a la patience et l’amour. Ce sont les deux moitiés du génie. Le temps fera le reste, et peut-être que Michel deviendra un aussi grand peintre que son père. Hier il a couvert une feuille de papier écolier d’une belle composition. Il a représenté un monsieur qui, la canne à la main, se promène au bord de la mer. A cela près que le bras lui sort de la poitrine, ce monsieur est très bien fait. Il a quatre boutons à son habit ; c’est la perfection. Près de lui est un arbre. Au loin un bateau. Le monsieur a l’air de prendre le bateau dans sa main et de vouloir avaler l’arbre. C’est là un défaut de perspective. On en relève chez les plus grands maîtres.
Aujourd’hui Michel achève une composition plus vaste encore. On y voit des hommes, des bateaux et des moulins à vent. Il met la dernière main à ce grand ouvrage. Il lui semble que les bateaux glissent sur l’eau et que les ailes des moulins tournent. Il s’admire. Il se glorifie en son œuvre comme les vrais artistes, à l’exemple de Dieu.
Cependant il ne songe pas au petit chat qui joue à ses pieds avec un peloton de fil. Dès que Michel aura quitté la chambre, le petit chat sautera sur la table et renversera d’un coup de sa patte blanche l’encrier sur les papiers. Ainsi périra le chef-d’œuvre de Michel. L’auteur en sera triste d’abord. Mais bientôt il fera un nouveau chef-d’œuvre pour réparer l’injure du petit chat et de la destinée. C’est ainsi que le talent surmonte la mauvaise fortune.