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conte 316LECTURES

Histoire de la duchesse de Cigogne et de M. de Boulingrin

I

L’histoire de la Belle-au-Bois-dormant est bien connue ; on en a d’excellents récits en vers et en prose. Je n’entreprendrai pas de la conter de nouveau ; mais, ayant eu communication de plusieurs mémoires du temps, restés inédits, j’y ai trouvé des anecdotes relatives au roi Cloche et à la reine Satine, dont la fille dormit cent ans, ainsi qu’à divers personnages de la Cour qui partagèrent le sommeil de la princesse. Je me propose de communiquer au public ce qui, dans ces révélations, m’a paru le plus intéressant.
Après plusieurs années de mariage, la reine Satine donna au roi son époux une fille qui reçut les noms de Paule-Marie-Aurore. Les fêtes du baptême furent réglées, par le duc des Hoisons, grand maître des cérémonies, d’après un formulaire qui datait de l’empereur Honorius et où l’on ne pouvait rien déchiffrer tant il était moisi et rongé des rats.

Il y avait encore des fées en ce temps-là, et celles qui étaient titrées allaient à la Cour. Sept d’entre elles furent priées d’être marraines, la reine Titania, la reine Mab, la sage Viviane, élevée par Merlin dans l’art des enchantements, Mélusine, dont Jean d’Arras écrivit l’histoire et qui devenait serpente tous les samedis (mais le baptême se fit un dimanche), Urgèle, la blanche Anna de Bretagne et Mourgue qui emmena Ogier le Danois dans le pays d’Avalon.

Elles parurent au château en robes couleur du temps, du soleil, de la lune, et des nymphes, et tout étincelantes de diamants et de perles. Comme chacun prenait place à table, on vit entrer une vieille fée, nommée Alcuine, qu’on n’avait pas invitée.

— Ne vous fâchez pas, madame, lui dit le roi, de n’être point parmi les personnes priées à cette fête ; on vous croyait enchantée ou morte.

Les fées mouraient sans doute puisqu’elles vieillissaient. Elles ont toutes fini par mourir et chacun sait que Mélusine est devenue en enfer « souillarde de cuisine ». Par l’effet d’un enchantement, elles pouvaient être enfermées dans un cercle magique, dans un arbre, dans un buisson, dans une pierre, ou changées en statue, en biche, en colombe, en tabouret, en bague, en pantoufle. Mais en réalité ce n’était pas parce qu’on la pensait enchantée ou trépassée, qu’on n’avait pas invité la fée Alcuine ; c’était qu’on avait jugé sa présence au banquet contraire à l’étiquette. Madame de Maintenon a pu dire sans la moindre exagération qu’« il n’y a point dans les couvents d’austérités pareilles à celles auxquelles l’étiquette de la Cour assujettit les grands ». Conformément au royal vouloir de son souverain, le duc des Hoisons, grand maître des cérémonies, s’était refusé à prier la fée Alcuine, à qui manquait un quartier de noblesse pour être admise à la Cour. Aux ministres d’État représentant qu’il était de la plus grande importance de ménager cette fée vindicative et puissante, dont on se faisait une ennemie dangereuse en l’excluant des fêtes, le roi avait répondu péremptoirement qu’il ne saurait l’inviter puisqu’elle n’était pas née.

Ce malheureux monarque, plus encore que ses prédécesseurs, était esclave de l’étiquette. Son obstination à soumettre les plus grands intérêts et les devoirs les plus pressants aux moindres exigences d’un cérémonial suranné a plus d’une fois causé à la monarchie de graves dommages et fait courir au royaume de redoutables périls. De tous ces périls et de tous ces dommages, ceux auxquels Cloche exposait sa maison en refusant de faire fléchir l’étiquette en faveur d’une fée sans naissance, mais illustre et redoutable, n’étaient ni les plus difficiles à prévoir ni les moins urgents à conjurer.

La vieille Alcuine, enragée du mépris qu’elle essuyait, jeta à la princesse Aurore un don funeste. À quinze ans, belle comme le jour, cette royale enfant devait mourir d’une blessure fatale, causée par un fuseau, arme innocente aux mains des femmes mortelles, mais terrible quand les trois Sœurs filandières y tordent et y enroulent le fil de nos destinées et les fibres de nos cœurs.

Les sept marraines fées purent adoucir, mais non pas abolir l’arrêt d’Alcuine ; et le sort de la princesse fut ainsi fixé : « Aurore se percera la main d’un fuseau ; elle n’en mourra pas, mais elle tombera dans un sommeil de cent ans dont le fils d’un roi viendra la réveiller. »

 

II

 

Currite ducentes subtemina, currite, fusi.
Cat.
 

Anxieusement, le roi et la reine interrogèrent sur l’arrêt qui frappait la princesse au berceau toutes les personnes de savoir et de sens, notamment M. Gerberoy, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, et le docteur Gastinel, accoucheur de la reine.

— Monsieur Gerberoy, demanda Satine, peut-on bien dormir cent ans ?

— Madame, répondit l’académicien, nous avons des exemples de sommeils plus ou moins longs, dont je puis citer quelques-uns à Votre Majesté. Épiménide de Cnossos naquit des amours d’un mortel et d’une nymphe. Étant encore enfant, il fut envoyé par Dosiadès, son père, garder les troupeaux dans la montagne. Quand les ardeurs de midi embrasèrent la terre, il se coucha dans une grotte obscure et fraîche et s’y endormit d’un sommeil qui dura cinquante-sept ans. Il étudia les vertus des plantes et mourut à cent cinquante-quatre ans, selon les uns, à deux cent quatre-vingt-dix-neuf, selon les autres.

» L’histoire des sept dormants d’Éphèse est rapportée par Théodore et Rufin dans un écrit scellé de deux sceaux d’argent. En voici les principaux faits, rapidement exposés. L’an 25, après Jésus-Christ, sept officiers de l’empereur Decius, qui avaient embrassé la religion chrétienne, distribuèrent leurs biens aux pauvres, se réfugièrent sur le mont Célion et s’endormirent tous les sept dans une caverne. Sous le règne de Théodore, l’évêque d’Éphèse les y trouva brillants comme des roses. Ils avaient dormi cent quarante-quatre ans.

» Frédéric Barberousse dort encore. Dans une crypte, sous les ruines d’un château, au milieu d’une épaisse forêt, il est assis devant une table dont sa barbe fait sept fois le tour. Il se réveillera pour chasser les corbeaux qui croassent autour de la montagne.

» Voilà, madame, les plus grands dormeurs dont l’histoire ait gardé le souvenir.

— Ce sont là des exceptions, répliqua la reine. Vous, monsieur Gastinel, qui pratiquez la médecine, avez-vous vu des personnes dormir cent ans ?

— Madame, répondit l’accoucheur, je n’en ai pas vu précisément et je ne pense pas en voir jamais ; mais j’ai observé des cas curieux de léthargie que je puis, si elle le désire, porter à la connaissance de votre Majesté. Il y a dix ans, une demoiselle Jeanne Caillou, reçue à l’Hôtel-Dieu, y dormit six années consécutives. J’ai moi même observé la fille Léonide Montauciel, qui s’endormit le jour de Pâques de l’an 61 pour ne s’éveiller qu’au jour de Pâques de l’année suivante.

— Monsieur Gastinel, demanda le roi, la pointe d’un fuseau peut-elle causer une blessure qui fasse dormir cent ans ?

— Sire, ce n’est pas probable, répondit M. Gastinel, mais dans le domaine de la pathologie, nous ne pouvons jamais dire avec assurance : « Cela sera, cela ne sera pas. »

— On peut citer, dit M. Gerberoy, Brunhild, qui, piquée par une épine, s endormit et fut réveillée par Sigurd.

— Il y a aussi Guenillon, dit madame la duchesse de Cicogne, première dame de la reine.

Et elle fredonna :

 

Il m’envoya-t au bois
Pour cueillir la nouzille.
Le bois était trop haut,
La belle trop petite.

Le bois était trop haut,
La belle trop petite.
Elle se mit en main
Une tant verte épine.

Elle se mit en main
Une tant verte épine.
À la douleur du doigt
La belle s’est endormie…

 

— À quoi pensez-vous, Cicogne, dit la reine ? Vous chantez ?

— Que Votre Majesté me pardonne, répondit la duchesse. C’est pour conjurer le sort.

Le roi fit publier un édit par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau ni d’avoir des fuseaux chez soi sous peine de mort. Chacun obéit. On disait encore dans les campagnes « Le fuseau doit suivre le hoyau », mais c’était par habitude. Les fuseaux avaient couru.

 

III

 

Le premier ministre qui, sous le faible roi Cloche, gouvernait la monarchie, M. de la Rochecoupée, respectait les croyances populaires, que tous les grands hommes d’État respectent. César était pontife maxime ; Napoléon se fit sacrer par le pape ; M. de la Rochecoupée reconnaissait la puissance des fées. Il n’était point sceptique ; il n’était point incrédule. Il n’arguait pas de faux l’oracle des sept marraines. Mais, n’y pouvant rien, il ne s’en inquiétait point. C’était son caractère de ne pas se soucier des maux auxquels il ne savait remédier. Du reste l’événement annoncé n’était pas, selon toute apparence, imminent. M. de la Rochecoupée avait les vues d’un homme d’État, et les hommes d’État ne voient jamais au delà du moment présent. Je parle des plus perspicaces et des plus pénétrants. Enfin, à supposer qu’un jour ou l’autre, la fille du roi s’endormît pour un siècle, ce n’était à ses yeux qu’une affaire de famille, puisque la loi salique excluait les femmes du trône.

Il avait, comme il le disait, bien d’autres chats à fouetter. La banqueroute, la hideuse banqueroute, était là, menaçant de consumer les biens et l’honneur de la nation. La famine sévissait dans le royaume et des millions de malheureux mangeaient du plâtre au lieu de pain. Cette année-là, le bal de l’Opéra fut très brillant et les masques plus beaux que de coutume.

Les paysans, les artisans, les gens de boutique et les filles de théâtre s’affligeaient à l’envi de la malédiction fatale qu’Alcuine avait donnée à l’innocente princesse. Au contraire les seigneurs de la Cour et les princes du sang royal s’y mon traient fort indifférents. Et il y avait partout des hommes d’affaires et des hommes de science qui ne croyaient point à l’arrêt des fées, pour cette raison qu’ils ne croyaient pas aux fées.

Tel était M. de Boulingrin, secrétaire d’État aux Finances. Ceux qui se demanderont comment il pouvait n’y pas croire puisqu’il les avait vues, ignorent jusqu’où peut aller le scepticisme dans un esprit raisonneur. Nourri de Lucrèce, imbu des doctrines d’Épicure et de Gassendi, il impatientait souvent M. de la Rochecoupée par l’étalage d’un froid aféisme.

— Si ce n’est pour vous, soyez croyant pour le public, lui disait le premier ministre. Mais, en vérité, il y a des moments où je me demande, mon cherBoulingrin, qui de nous deux est le plus crédule à l’endroit des fées. Je n’y pense jamais et vous en parlez toujours.

M. de Boulingrin aimait tendrement madame la duchesse de Cicogne, femme de l’ambassadeur à Vienne, première dame de la reine, qui appartenait a la plus haute aristocratie du royaume, femme d’esprit, un peu sèche, un peu regardante et qui perdait au pharaon ses revenus, ses terres et sa chemise. Elle avait des bontés pour M. de Boulingrin et ne se refusait pas à un commerce auquel elle n’était point portée par tempérament, mais qu’elle estimait convenable à son rang et utile à ses intérêts. Leur liaison était formée avec un art qui révélait leur bon goût et l’élégance des mœurs régnantes ; cette liaison s’avouait, dépouillant par son aveu toute basse hypocrisie, et se montrait en même temps si réservée, que les plus sévères n’y voyaient rien à redire.

Pendant le temps que la duchesse passait chaque année sur ses terres, M. de Boulingrin logeait dans un vieux pigeonnier séparé du château de son amie par un chemin creux qui longeait une mare où les grenouilles jetaient, la nuit, dans les joncs, leurs cris assidus.

Or, un soir, tandis que les derniers reflets du soleil teignaient d’une couleur de sang les eaux croupies, le secrétaire d’État aux Finances vit, au carrefour du chemin, trois jeunes fées qui dansaient en rond et chantaient :

 

Trois filles dedans un pré…
Mon cœur vole.
Mon cœur vole,
Mon cœur vole à votre gré.

 

Elles l’enfermèrent dans leur ronde et agitèrent vivement autour de lui leurs formes minces et légères. Leurs visages, dans le crépuscule, étaient obscurs et limpides ; leurs chevelures brillaient comme des feux follets.

Elles répétèrent :

 

Trois filles dedans un pré…


tant que, étourdi, prêt à tomber, il demanda grâce.

Alors la plus belle, ouvrant la ronde ;

— Mes sœurs, donnez congé à monsieur de Boulingrin qui va-t au château baiser sa belle.

Il passa sans avoir reconnu les fées, maîtresses des destinées, et, quelques pas plus loin, il rencontra trois vieilles besacières qui marchaient toutes courbées sur leurs bâtons et ressemblaient de visage à trois pommes cuites dans les cendres. À travers leurs haillons passaient des os plus recouverts de crasse que de chair. Leurs pieds nus allongeaient démesurément des doigts décharnés, semblables aux osselets d’une queue de bœuf.

Du plus loin qu’elles l’aperçurent, elles lui firent des sourires et lui envoyèrent des baisers ; elles l’arrêtèrent au passage, l’appelèrent leur mignon, leur amour, leur cœur, le couvrirent de caresses auxquelles il ne pouvait échapper, car, au premier mouvement qu’il faisait pour fuir, elles lui enfonçaient dans la chair les crochets aigus qui terminaient leurs mains.

— Qu’il est beau ! qu’il est joli ! soupiraient-elles.

Avec une longue frénésie elles le sollicitent à les aimer. Puis, voyant qu’elles ne parviennent point à ranimer ses sens glacés d’horreur, elles l’accablent d’invectives, le frappent à coups redoublés de leurs béquilles, le renversent à terre, le foulent aux pieds et, quand il est accablé, brisé, moulu, perclus de tous ses membres, la plus jeune, qui a bien quatre-vingts ans, s’accroupit sur lui, se trousse et l’arrose d’un liquide infect. Il en est aux trois quarts suffoqué ; et tout aussitôt les deux autres, remplaçant la première, inondent le malheureux gentilhomme d’une eau tout aussi puante. Enfin toutestrois s’éloignent en le saluant d’un « Bonsoir, mon Endymion ! Au revoir, mon Adonis ! Adieu, beau Narcisse ! » et le laissent évanoui.

Quand il reprit ses sens, un crapaud, près de lui, filait délicieusement des sons de flûte et une nuée de moustiques dansait devant la lune. Il se releva à très grand’peine et acheva en boitant sa course.

Cette fois encore, M. de Boulingrin avait méconnu les fées, maîtresses des destinées.

La duchesse de Cicogne l’attendait avec impatience.

— Vous venez bien tard, mon ami.

Il lui répondit, en lui baisant les doigts, qu’elle était bien aimable de le lui reprocher. Et il s’excusa sur ce qu’il avait été un peu souffrant.

— Boulingrin, lui dit-elle, asseyez-vous là.

Et elle lui confia qu’elle consentirait volontiers à recevoir de la cassette royale un don de deux mille écus, propre à corriger les injures du sort à son égard, le pharaon lui ayant été depuis six mois terriblement contraire.

Sur l’avis que la chose pressait, Boulingrin écrivit aussitôt à M. de la Rochecoupée pour lui demander la somme d’argent nécessaire.

— La Rochecoupée se fera une joie de vous l’obtenir, dit-il. Il est obligeant et se plaît à servir ses amis. J’ajouterai qu’on lui reconnaît plus de talents qu’on n’en voit d’ordinaire aux favoris des princes. Il a le goût et l’intelligence des affaires ; mais il manque de philosophie. Il croit aux fées, sur le témoignage de ses sens.

— Boulingrin, dit la duchesse, vous puez le pissat de chat.

 

IV

 

Dix-sept ans, jour pour jour, s’étaient écoulés depuis l’arrêt des fées. La dauphine était belle comme un astre. Le roi et la reine habitaient avec la cour la résidence agreste des Eaux-Perdues. Qu’ai-je le besoin de conter ce qu’il advint alors ? On sait comment la princesse Aurore, courant un jour dans le château, alla jusqu’au faîte d’un donjon où, dans un galetas, une bonne vieille, seulette, filait sa quenouille. Elle n’avait pas entendu parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.

— Que faites-vous là, ma bonne femme ? demanda la princesse.

— Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas.

— Ah ! que cela est joli ! reprit la dauphine. Comment faites-vous ? Donnez-moi, que je voie si j’en ferais bien autant.

Elle n’eut pas plutôt pris le fuseau qu’elle s’en perça la main et tomba évanouie. (Contes de Perrault, édition André Lefèvre, p. 86.)

Le roi Cloche, averti que l’arrêt des fées était accompli, fit mettre la princesse endormie dans la chambre bleue, sur un lit d’azur brodé d’argent.

Agités et consternés, les courtisans s’apprêtaient des larmes, essayaient des soupirs et se composaient une douleur. De toutes parts se formaient les intrigues ; on annonçait que le roi renvoyait ses ministres. De noires calomnies couvaient. On disait que le duc de la Rochecoupée avait composé un philtre pour endormir la dauphine et que M. de Boulingrin était son complice.

La duchesse de Cicogne grimpa par le petit escalier chez son vieil ami, qu’elle trouva en bonnet de nuit, souriant, car il lisait la Fiancée du roi de Garbe.

Cicogne lui conta la nouvelle et comment la dauphine était en léthargie sur un lit de satin bleu. Le secrétaire d’État l’écouta attentivement :

— Vous ne pensez point, j’espère, chère amie, qu’il y ait la moindre féerie là-dedans, dit-il.

Car il ne croyait pas aux fées, bien que trois d’entre elles, anciennes et vénérables, l’eussent assommé de leur amour et de leurs béquilles et trempé jusques aux os d’une liqueur infecte, pour lui prouver leur existence. C’est le défaut de la méthode expérimentale, employée par ces dames, que l’expérience s’adresse aux sens dont on peut toujours récuser le témoignage.

— Il s’agit bien de fées ! s’écria Cicogne. L’accident de madame la dauphine peut nous faire le plus grand tort à vous et à moi. On ne manquera pas de l’attribuer à l’incapacité des ministres, à leur malveillance peut-être. Sait-on jusqu’où peut aller la calomnie ? On vous accuse déjà de lésine. À les en croire, vous avez refusé, sur mes conseils intéressés, de payer des gardes à la jeune et infortunée princesse. Bien plus ! on parle de magie noire, d’envoûtements. Il faut faire face à l’orage. Montrez-vous ou vous êtes perdu.

— La calomnie, dit Boulingrin, est le fléau du monde ; elle a tué les plus grands hommes. Quiconque sert honnêtement son roi doit se résoudre à payer le tribut à ce monstre qui rampe et qui vole.

— Boulingrin, dit Cicogne, habillez-vous.

Et elle lui arracha son bonnet de nuit, qu’elle jeta dans la ruelle.

Un instant après, ils étaient dans l’antichambre de l’appartement où dormait Aurore et s’asseyaient sur une banquette, attendant d’être introduits.

Or, à la nouvelle que l’arrêt des destins était accompli, la fée Viviane, marraine de la princesse, se rendit en grande hâte aux Eaux-Perdues, et, pour composer une Cour à sa filleule au jour où celle-ci devait se réveiller, elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans le château « gouvernantes, filles d’honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres d’hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets de pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros mâtins de la basse-cour et la petite Pouffe, petite chienne de la princesse, qui était auprès d’elle sur son lit. Les broches même, qui étaient au feu toutes pleines de perdrix et de faisans, s’endormirent ». (Contes de Perrault, p. 87.)

Cependant Cicogne et Boulingrin attendaient côte à côte sur leur banquette.

— Boulingrin, souffla la duchesse à son vieil ami dans le tuyau de l’oreille, est-ce que cette affaire ne vous paraît pas louche ? N’y soupçonnez-vous pas une intrigue des frères du roi pour amener le pauvre homme à abdiquer ? On le sait bon père… Ils ont bien pu vouloir le jeter dans le désespoir…

— C’est possible, répondit le secrétaire d’État. Dans tous les cas, il n’y a pas la moindre féerie dans cette affaire. Les bonnes femmes de campagne peuvent seules croire encore à ces contes de Mélusine…

— Taisez-vous, Boulingrin, fit la duchesse. Il n’y a rien d’odieux comme les sceptiques. Ce sont des impertinents qui se moquent de notre simplicité. Je hais les esprits forts ; je crois ce qu’il faut croire ; mais je soupçonne ici une sombre intrigue…

Au moment où Cicogne prononçait ces paroles, la fée Viviane les toucha tous deux de sa baguette et les endormit comme les autres.

 

V

 

« Il crût dans un quart d’heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d’épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n’y auraient pu passer ; en sorte qu’on ne voyait plus que le haut des tours du château ; encore n’était-ce que de bien loin. » (Contes de Perrault, pp. 87-88.)

Une fois, deux fois, trois fois, cinquante, soixante, octante, nonante et cent fois Uranie referma l’anneau du Temps, et la Belle avec sa cour et Boulingrin auprès de la duchesse sur la banquette de l’antichambre dormaient encore.

Soit qu’on regarde le temps comme un mode de la substance unique, soit qu’on le définisse une des formes du moi sentant ou un état abstrait de l’extériorité immédiate, soit qu’on en fasse purement une loi, un rapport résultant du processus des choses réelles, nous pouvons affirmer qu’un siècle est un certain espace de temps.

 

VI

 

Chacun sait la fin de l’enchantement et comment, après cent cycles terrestres, un prince favorisé par les fées traversa le bois enchanté et pénétra jusqu’au lit où dormait la princesse. C’était un principicule allemand qui avait une jolie moustache et des hanches orbiculaires et dont, aussitôt réveillée, elle tomba ou plutôt se leva amoureuse et qu’elle suivit dans sa petite principauté avec une telle précipitation qu’elle n’adressa pas même une parole aux personnes de sa maison qui avaient dormi cent ans avec elle.

Sa première dame d’honneur en fut touchée et s’écria avec admiration :

— Je reconnais le sang de mes rois.

Boulingrin se réveilla au côte de la duchesse de Cicogne en même temps que la dauphine et toute sa maison.

Comme il se frottait les yeux :

— Boulingrin, lui dit sa belle amie, vous avez dormi.

— Non pas, répondit-il, non pas, chère madame.

Il était de bonne foi. Ayant dormi sans rêves, il ne s’apercevait pas qu’il avait dormi.

— J’ai, dit-il, si peu dormi que je puis vous répéter ce que vous venez de dire à la seconde.

— Eh bien, qu’est-ce que je viens de dire ?

— Vous venez de dire : « Je soupçonne ici une sombre intrigue… »

Toute la petite Cour fut congédiée aussitôt que réveillée ; chacun dut pourvoir selon ses moyens à sa réfection et à son équipement.

Boulingrin et Cicogne louèrent au régisseur du château une guimbarde du dix-septième siècle, attelée d’un canasson déjà fort vieux quand il s’était endormi d’un sommeil séculaire, et se firent conduire à la gare des Eaux-Perdues, ou ils prirent un train qui les mit en deux heures dans la capitale du royaume. Leur surprise était grande de tout ce qu’ils voyaient et de tout ce qu’ils entendaient. Mais, au bout d’un quart d’heure, ils eurent épuisé leur étonnement et rien ne les émerveilla plus. Eux-mêmes ils n’intéressaient personne. On ne comprenait absolument rien à leur histoire ; elle n’éveillait aucune curiosité, car notre esprit ne s’attache ni à ce qui est trop clair ni à ce qui est trop obscur pour lui. Boulingrin, comme on peut croire, ne s’expliquait pas le moins du monde ce qu’il lui était arrivé. Mais, quand la duchesse lui disait que tout cela n’était point naturel, il lui répondait :

— Chère amie, permettez-moi de vous dire que vous avez une bien mauvaise physique. Rien n’est qui ne soit naturel.

Il ne leur restait plus ni parent, ni amis, ni biens. Ils ne purent retrouver l’emplacement de leur demeure. Du peu d’argent qu’ils avaient sur eux, ils achetèrent une guitare et chantèrent dans les rues. Ils gagnèrent ainsi de quoi manger. Cicogne jouait à la manille, la nuit, dans les cabarets, tous les sous qu’on lui avait jetés dans la journée et, pendant ce temps, Boulingrin, devant un saladier de vin chaud, expliquait aux buveurs qu’il est absurde de croire aux fées.