Temps de lecture
1
min
poésie 132LECTURES

A Elvire

Oui, l’Anio murmure encore


Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur,


Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure,


Et Ferrare au siècle futur


Murmurera toujours celui d’Eléonore !


Heureuse la beauté que le poète adore !


Heureux le nom qu’il a chanté !


Toi, qu’en secret son culte honore,


Tu peux, tu peux mourir ! Dans la postérité


Il lègue à ce qu’il aime une éternelle vie,


Et l’amante et l’amant sur l’aile du génie


Montent, d’un vol égal, à l’immortalité !


Ah! Si mon frêle esquif, battu par la tempête,


Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port ?


Si des soleils plus beaux se levaient sur ma tête ?


Si les pleurs d’une amante, attendrissant le sort,


Ecartaient de mon front les ombres de la mort ?


Peut-être?.. Oui, pardonne, ô maître de la lyre !


Peut-être j’oserais, et que n’ose un amant ?


Egaler mon audace à l’amour qui m’inspire,


Et, dans des chants rivaux célébrant mon délire,


De notre amour aussi laisser un monument !


Ainsi le voyageur qui dans son court passage


Se repose un moment à l’abri du vallon,


Sur l’arbre hospitalier dont il goûta l’ombrage


Avant que de partir, aime à graver son nom !

Vois-tu comme tout change ou meurt dans la nature ?


La terre perd ses fruits, les forêts leur parure ;


Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers ;


Par un souffle des vents la prairie est fanée,


Et le char de l’automne, au penchant de l’année,


Roule, déjà poussé par la main des hivers !


Comme un géant armé d’un glaive inévitable,

Atteignant au hasard tous les êtres divers,


Le temps avec la mort, d’un vol infatigable


Renouvelle en fuyant ce mobile univers !


Dans l’éternel oubli tombe ce qu’il moissonne :


Tel un rapide été voit tomber sa couronne


Dans la corbeille des glaneurs !


Tel un pampre jauni voit la féconde automne


Livrer ses fruits dorés au char des vendangeurs !


Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie !


Jeunesse, amour, plaisir,. Fugitive beauté !


Beauté, présent d’un jour que le ciel nous envie,


Ainsi vous tomberez, si la main du génie


Ne vous rend l’immortalité !


Vois d’un œil de pitié la vulgaire jeunesse,


Brillante de beauté, s’enivrant de plaisir !


Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse,


Que restera-t-il d’elle? à peine un souvenir :


Le tombeau qui l’attend l’engloutit tout entière,


Un silence éternel succède à ses amours ;


Mais les siècles auront passé sur ta poussière,


Elvire, et tu vivras toujours !