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nouvelle 84LECTURES

Un nouvel organe

Si on fondait des journaux seulement dans les cas où il y a une lacune à combler, on n’en fonderait jamais, ou alors on en fonderait tout le temps.
Le journal que je vais vous présenter, mesdames et messieurs, ne me semble pas loti de cette prétention.
La seule vanité qu’il affiche est d’être bimensuel : il la justifie amplement, car, paru depuis près d’un mois, il en est à son second numéro.
Il s’intitule sauvagement le Chasseur de Chevelures, avec ce sous-titre, pas si saugrenu qu’il en a l’air : Moniteur du Possible.
Hâtons-nous d’ajouter qu’au cours de ses colonnes, il n’est nullement question de chevelures ou de scalps, et que le possible n’y est même pas effleuré.
Pour donner au lecteur une idée de ce si personnel et si amusant journal, je me vois forcé d’en publier quelques extraits.
Si on excepte la question de la chasse aux chevelures, aucun sujet n’est étranger à la rédaction du Chasseur de Chevelures.
Pour commencer, un écho bien compris qui pourrait devenir une excellente affaire pour la caisse du nouveau journal :

« Le comte et la comtesse de *** réunissaient l’autre jour, dans leur hôtel de la rue..., la société la plus élégante et la plus choisie.
» Le comte de ***, comme chacun sait, est un homme de théâtre dans la plus pure acception du terme, etc.
» Mademoiselle *** était tout à fait idéale dans son rôle d’ingénue, et M. *** nous a rappelé Arnal et les grands comiques des théâtres de genre. La soirée s’est terminée par un cotillon conduit par M. *** et mademoiselle ***.
» (Cases à louer). »

Un autre écho destiné à intéresser vivement les grands mondains :

« Nos dandys de l’heure présente n’envoient plus, comme il y a trois ans, leurs chemises à Londres, car, chez nous, l’art du blanchissage est en progrès sérieux. Mais ils continuent à faire cirer à Cowes les chaussures qu’ils portent non vernies.
»... C’est à ce prix seulement que le cuir acquiert cet éclat dur et britannique qui n’a ni l’insolence clinquante du vernis ni le luisant mal famé des souliers brésiliens. »

Le grand reportage tient une large place dans le Chasseur de Chevelures, lequel, dans cette partie, a débuté par un coup de maître.
Il est allé tout simplement interviewer l’Éternel pour lui demander son avis bien net sur le Sâr Péladan.
Si cela n’est pas du grand reportage, qu’est-ce alors ?
Quelques extraits du récit de cette curieuse visite :

« Le directeur de ce journal, exaspéré par les prétentions de M. Joséphin Péladan, s’est demandé si l’intitulé « Sâr » avait vraiment une investiture divine valable.

»... Ce n’était pas, à vrai dire, une tâche bien aisée. Il importait d’abord de découvrir le domicile de Dieu, et les avis, là-dessus, étaient bien partagés. Il fallait ensuite décider le Seigneur à se départir du constant mutisme que, soit par timidité naturelle, soit par goût de mystère, Il semblait s’être juré d’observer.
»... C’est grâce à la complaisance d’un ange authentique, rencontré fortuitement, et dont le nom d’ailleurs n’apprendrait rien à personne, que nous avons pu, sous la promesse d’une certaine discrétion, connaître la demeure du bon Dieu. »

Le reporter arrive, fait passer sa carte par l’ange de service qui l’introduit « en éteignant poliment son glaive de feu ». Portrait du bon Dieu qui, respectueux des traditions, porte sa légendaire barbe blanche, et dont le sourire avenant, les yeux pleins de bienveillance, ne démentent pas l’universelle réputation de bonté. L’Éternel indique au jeune homme un siège placé en face de son bureau :

«... Le Créateur – il nous permettra de lui donner ce nom – se tient de préférence dans la chambre où nous nous trouvons. C’est une vaste chambre éclairée par deux larges fenêtres. De chaque côté de la cheminée se dressent deux lampadaires qui s’allument, quand vient le soir, sur un simple souhait du Seigneur. Aux murs du cabinet, soigneusement encadrés, s’étalent des dessins de planètes, des projets de système sidéral, et aussi deux petits paysages non signés, d’une audace de couleurs vraiment singulière et qui feraient certainement sensation dans une exposition publique, car ils dévoileraient la façon curieuse dont leur auteur voit et rend la nature. »

Le reporter expose respectueusement le but de sa visite au Seigneur.
Après un instant de silence, ce dernier se décide à répondre d’une voix si douce qu’elle arrache au publiciste cette réflexion ineffable : « Ah ! quel dommage que le Tout-Puissant ne fasse pas sa propagande lui-même ! Comme la popularité viendrait à lui, rien que pour le charme de cette voix ! »

«... Au sujet de M. Péladan, nous dit-Il, ma réponse sera nette. Je ne le connais pas plus particulièrement que chacun des quinze cents millions de terriens ses congénères. Il n’a donc aucune qualité pour parler en mon nom. Ce n’est pas dans mon habitude de donner des démentis, et j’aurais d’ailleurs fort à faire de désavouer tous ceux qui journellement se prétendent inspirés par moi. »

La conversation se prolonge un peu, roulant sur différents sujets. Puis, sur la demande un peu indiscrète du reporter, qui Le prie, au cas où Il aurait quelques communications à faire, de les adresser au Chasseur de Chevelures qui serait heureux d’être son interprète, le Tout-Puissant répond d’une façon évasive, et, se levant de son siège : « Excusez-moi, dit-Il, quelques mondes à créer... »
Il me faudrait tout citer de cette feuille si drôlement fantaisiste.
Un écho de théâtre pour finir :

«... Ne quittons pas la Comédie-Française sans annoncer la reprise d’Horace, avec les trois Coquelin.
» M. Paul Delair écrira, à ce propos, les rôles du deuxième et du troisième Horace, que le vieux Corneille, soit omission, soit manque d’interprètes suffisants, a négligé de faire figurer dans son œuvre. »

Si, après ces quelques extraits, vous ne vous jetez pas sur le Chasseur de Chevelures, c’est à désespérer de vous. Il ne se trouve pas, croyons-nous, dans tous les kiosques ; mais votre libraire, sur votre demande, se fera un véritable plaisir de vous le procurer.
Il serait, d’ailleurs, si simple de vous abonner. Voici les prix :
1 an (24 numéros), 3 fr.
10 ans (240 numéros), 28 fr.
100 ans (2,400 numéros), 200 fr.
Inutile de faire ressortir les avantages de cette dernière combinaison.