Le droit de bouchon

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Journaliste de la Belle Époque, Alphonse Allais ne tarissait pas d'humour et de verve lorsqu'il s'agissait de tourner en dérision quelques célébrités de son temps. Il fut un chroniqueu  [+]

Selon l’usage et comme tous mes confrères, j’ai fermé Vendredi-Saint dernier, ma boutique de charcuterie, et suis parti vers la banlieue, du côté de Saint-Ouen, hameau réputé pour sa riche floraison en tessons de bouteilles.
Il faisait un temps superbe, et même un peu trop chaud pour la saison ; mais qu’importe la haute température, si l’on est libre !
Être libre, tout est là !
Il vaut mieux rôtir au soleil de l’indépendance que de goûter la fraîcheur au sein des cachots du despotisme et de la tyrannie.
Du moins, c’est mon avis.
Donc, nous voilà partis, toute ma famille et moi, la joie au coeur, la chanson aux lèvres, en bras de chemise (les messieurs), en léger corsage d’indienne (les dames et les demoiselles).
Une guinguette attira soudain nos regards, et surtout nos gosiers, car il commençait à faire une soif terrible.
Imaginez une de ces guinguettes à tonnelles, à balançoires, à toutes sortes de jeux et divertissements, une de ces guinguettes dont la seule vue vous fait pousser aux pieds des ailes de pigeon.
Une grosse enseigne : Au rendez-vous des Rigolos se complétait de cette condescendance : On peut apporter son manger.
Ayant déjeuné à la maison avant le départ, nous n’avions pas cru devoir emporter d’aliments avec nous, et nous le regrettâmes, car, grâce au manger dont il nous eût été si facile de nous lotir, nous aurions accompli une collation à la fois économique et réconfortante.
C’est le patron lui-même de l’établissement qui nous servit.
Pour dire quelque chose :
– Alors, on peut apporter son manger ? dis-je.
– Parfaitement, monsieur, le monde sont libre d’apporter leur manger.
– Et leur boire ?
– Ah ! ça non, par exemple ! Si le monde apportaient leur manger et leur boire, alors, moi, avec quoi que je me les calerais ? Avec des briques ?
– C’est trop juste.
– Il y a bien, parbleu, des gens qui ont le culot d’apporter leur vin, leur saint-galmier, leur cognac et tout le tremblement. Mais, moi, je n’entends pas de cette oreille-là ; je leur fais payer un droit de bouchon de dix sous par bouteille introduite dans mon établissement.
– C’est un peu cher.
– Si ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à ne pas revenir.
À ce moment, un homme et une femme, cette dernière chargée d’un bébé, s’installèrent à une table du Rendez-vous des Rigolos.
L’homme demanda une chopine à cinquante et deux verres.
Pendant qu’ils buvaient, la femme allaita l’enfant.
– Patron, cria l’homme désaltéré, payez-vous !
Et il jeta une pièce d’un franc sur la table.
– Ça fait le compte, répondit le patron.
– Comment, ça fait le compte ? Mais je vous donne vingt sous !
– Eh bien ! justement, une chopine cinquante, plus cinquante pour le bouchon de votre petit jeune homme !
Le prolétaire fit une tête !
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