Charcutage esthétique

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Journaliste de la Belle Époque, Alphonse Allais ne tarissait pas d'humour et de verve lorsqu'il s'agissait de tourner en dérision quelques célébrités de son temps. Il fut un chroniqueu  [+]

La chirurgie, dont le seul mot effrayait tant naguère la pauvre humanité, tend à devenir d’un emploi courant, aimable et recherché.
Avec les anesthésiques nouveaux, plus de souffrance ; avec les pansements antiseptiques, plus de suites dangereuses.
Alors, on serait bien bête de se gêner, n’est-ce pas ?
C’est ainsi que les chirurgiens modernes enlèvent aux dames, et cela sans la moindre urgence, des organes indispensables à la génération (je ne sais pas si je me fais bien comprendre).
L’ovariotomie est aujourd’hui pratiquée sur une vaste échelle, dans les meilleures familles de France.
(La vaste échelle est spécialement indiquée pour ce genre d’opération. L’aération y est plus aisée que dans les salles de nos antiques hôpitaux.)
Et il n’est point rare d’entendre, entre chères madames, ce dialogue :
– Qu’est-ce que votre mari vous a donné pour vos étrennes ?
– Oh ! il a été très chic ! Il m’a fait enlever les ovaires.
La désinvolture de certains chirurgiens apparaît aux esprits lucides comme un facteur important du dépeuplement français.
Beaucoup de maris, heureusement, opposent à ce dilettantisme de la chirurgie, comme dit Mirbeau, la digue du bon sens et la barrière de la saine indignation.
L’un de ces derniers, perdant patience un jour, interpella, dans ces termes, un célèbre praticien qui voulait absolument enlever quelques organes dans le ventre de sa bien portante épouse :
– Dites donc, si vous continuez à vouloir ainsi charcuter ma femme, savez-vous ce que je vais vous enlever, à vous ?
– Non.
– Eh bien ! je vais vous enlever le c..., et sans chloroforme, encore !
Le prince de la science n’insista point.
... Les chirurgiens allemands se sont, le mois dernier, réunis en congrès, à Berlin.
Les propos tenus dans cette assemblée relèvent, en grande partie, de l’affreux cauchemar.
Et ce qui ajoute encore à la stupeur qu’on éprouve à lire le récit de ces terrifiantes opérations, c’est le ton naturel et si tranquille qu’emploient ces messieurs !
Quelquefois même, on se demande si tous ces gens ne se moquent pas de nous ; témoin, ce petit extrait du compte rendu que j’emprunte à la Revue de chirurgie :
« Czerny (d’Heidelberg), SUBSTITUTION D’UN LIPOME À UNE GLANDE MAMMAIRE.
» Une dame portait une mammite intersticielle avec noyaux d’adénofibrome. Comme elle présentait des seins très développés et avait dans la région lombaire, un lipome du volume du poing, Czerny transplanta celui-ci dans la loge qu’occupait la mamelle extirpée.
» Réunion par première intention au bout de huit jours. Résultat esthétique excellent. »
Et allez donc ! Ça n’est pas plus malin que ça !
Moi, je connais une jeune fille légèrement bossue et qui n’a pas plus de seins que sur ma main.
J’ai bien envie de la conduire à Heidelberg, chez Czerny.
Nul doute que ce type extraordinaire ne réussisse à transformer la fâcheuse gibbosité de la jeune fille en deux agréables petits nichons, et que l’opérée, sortant de chez lui, n’aille tout de suite poser chez Chaplin.
Le seul empêchement à ce rêve, c’est que Chaplin est mort depuis quelques années.
Hein ! mon vieux Brunetière, parleras-tu encore de la banqueroute de la chirurgie ?
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