Psychologie expérimentale du gendarme

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Poète, romancier, célèbre père du personnage d'Ubu, Alfred Jarry, personnalité excentrique, côtoie le Paris intellectuel. C'est dans son ouvrage Gestes et opinions du docteur Faustroll  [+]

De récents événements privés nous ont permis d’observer de près quelques beaux spécimens de cet organe préhensile de la société, le gendarme. Les conditions de nos rapports avec eux furent excellentes, quoique propres à nous les faire envisager sous un jour trop favorable : car nous n’étions point détenu entre leurs mains, mais l’autorité supérieure les avait confiés aux nôtres, sous quelque prétexte, dans un but d’expériences.
Nous glisserons rapidement sur la morphologie externe de ces militaires, de tout point conforme, en plus grand, aux effigies bien connues présentées sur des guignols afin de former l’esprit des enfants. Remarquons qu’une administration avaricieuse leur refuse, quand ils sont de service, le port si majestueux et si classique du tricorne, au détriment de leur prestige traditionnel. Ne citons le dicton d’un goût peu sûr : « On les sent d’abord, on les voit ensuite, » que pour en extraire l’enseignement philosophique : en réalité, vu le petit nombre de spécimens disponibles – il arrive qu’il n’y en ait que cinq pour huit communes – on ne les voit jamais ; et par on nous entendons les malfaiteurs, pourtant leurs partenaires naturels.
Quant à leur langage, nous n’y avons relevé aucune prolixité extraordinaire d’adverbes.
Nous ne prétendons ici qu’à instaurer une brève psychologie du gendarme, ainsi que nous nous sommes déjà attaché partiellement à celle du militaire et du magistrat. Il était à prévoir que l’habitude, contractée au fur de longues générations, d’être à l’affût de tous crimes et délits, ou, mieux, d’un nombre restreint et catalogué de crimes et délits, leur ait forgé un état d’esprit spécial, bien défini à cette heure et devenu propre à leur espèce. Le moment est donc bien choisi de sonder ces obscurs cerveaux. Il s’y passe, d’après nos expériences, ceci, qui étonnera peut-être l’honnête homme, que le gendarme interprète autrement que cet honnête homme une action légalement mauvaise. « Mauvaise » lui indique seulement qu’il ait à y exercer, contre rémunération, son office ; en termes plus clairs, que toute mauvaise action est pour lui bonne, parce qu’elle le fait vivre.
Nous voici amené à flétrir les infâmes desiderata du gendarme : son pays de Cocagne serait celui où aucun citoyen ne chasserait, sinon en temps prohibé et, bien entendu, sans permis ; ne pêcherait sinon par des moyens défendus ; où le viol serait un très grand nombre de fois quotidien et l’assassinat la forme la plus courante des relations sociales. Toutefois, malgré nos exhortations tendant à obtenir des confidences précises, il nous paraît que le gendarme n’aspire encore que confusément à cet avenir béni ; et nous n’en voyons d’autre explication que son rare désintéressement. Ainsi, il n’ose approuver le meurtre que quand il ne lui rapporte rien, c’est-à-dire quand il est autorisé par la loi. Exemple : le cas de légitime défense ; le gendarme se réjouit que le bourgeois clos dans son parc massacre le malandrin qui vient de franchir son mur ; mais, par un scrupule bizarre, ce même gendarme déteste que l’on mette à mort des personnes passant du côté extérieur du mur. Nous préconisons une méthode nouvelle et conciliatrice, laquelle consiste bien simplement à rapporter dans sa propriété les victimes qu’on a pris la peine de se procurer au dehors.
Les gendarmes à cheval vont généralement à pied pour deux raisons : la première, qu’ils nous ont exposée et qui nous paraît frivole, est qu’ils seraient obligés de faire tenir par quelqu’un leurs montures, cependant qu’on veut bien leur offrir à boire ; la seconde, qu’ils emmènent le plus souvent avec eux, s’en allant par deux, l’oncle de l’un ou de l’autre, encore qu’il puisse n’avoir point d’oncle. Mais ils dénomment ainsi quelque ami qui les suit afin de profiter des occasions de se désaltérer. Ils le choisissent avec soin d’aspect minable, qu’il soit aisé de faire passer pour patibulaire, et sujet à la manie de se promener les mains derrière le dos. Ils le mettent comme par mégarde entre eux deux, et grâce à cet innocent stratagème méritent, dans la traversée des villages, sans mécontenter personne, les acclamations populaires. Nous avons exposé plus haut que la capture d’un malfaiteur authentique est hors question : l’uniforme se voit de trop loin et il faudrait que le gendarme fût en civil : mais il cesserait d’être un gendarme et n’aurait plus de psychologie.
appendice au « gendarme »
Des communications d’un intérêt extrême, grossi par l’éloignement des pays d’où elles nous parvinrent, nous font un devoir d’ajouter un mot bref à la psychologie du Gendarme.
Il est téméraire d’affirmer, nous écrit-on de Pologne, que les pandores enclavent leur oncle misérablement entre eux deux par une préméditation malintentionnée. Ils sont mus bien plutôt par des considérations d’ordre esthétique et un louable instinct de la symétrie. En effet, deux gendarmes juxtaposés et un Honnête-Homme qui marche à côté, cela « ne ressemble à rien », c’est chose baroque et inconsidérée, propre à choquer les gens de goût. Un Honnête-Homme entre deux gendarmes – promu du coup à l’indignité de Malhonnête-Homme – voilà pure sagesse et équilibre, et en quelque sorte l’image concrète des balances de la Justice. Que l’on ne récrimine donc plus contre les arrestations dites arbitraires.
Quelques recherches, fondées sur l’analogie, au sujet de ce goût de la symétrie, nous mènent à des constatations dont nous avons le regret d’avouer nous-même l’irrévérence : lâchez en liberté sur le boulevard deux Lieutenants et un Capitaine : fatalement, irrésistiblement, avec une précision infaillible et admirable, ils ne tarderont point, après quelques oscillations, à s’orienter dans ce que nous appellerons le sens pyramidal : les trois galons au milieu, les deux lieutenants à la gauche et à la droite. Si on leur présente – à une distance favorable, la plus convenable est fort exactement de six pas – de simples hommes de troupe, le Capitaine seul saluera ou du moins le premier, et sa main sera comme le bouquet au sommet d’un édifice parachevé, ce qui ravira l’observateur. Si l’on ne dispose que d’un Lieutenant, il se rangera incontinent à gauche. Nos expériences n’ont point été assez prolongées pour nous permettre de vérifier si le système ainsi constitué décline vers le nord-ouest ou tout autre point du compas.
Il est aisé d’expliquer selon la mécanique ce phénomène d’orientation : il semble à première vue que les deux grades inférieurs se groupent symétriquement par rapport au supérieur dans une intention honorifique ; mais s’il en était ainsi il faudrait admettre qu’il en est de même dans les autres cas de symétrie, que les gendarmes se disposent aux côtés de « leur oncle » dans le dessein, identique, de lui être agréable ; ce qui est une hypothèse absurde ; la seule conclusion possible est celle-ci, que des forces se groupent autour d’une force supérieure dans tous les cas, qui n’excèdent pas deux : que cette force supérieure soit de même sens ou de sens contraire ; dans le premier cas, elles lui obéissent, lui résistent dans le second ; moralement, la défendent ou l’attaquent.
Ce processus est de tout point compatible avec la lâcheté de l’être humain et universalise la sagace pensée de M. Prudhomme sur son sabre : nous pouvons dire qu’il n’y a pas de sabre propre à M. Prudhomme, ou, en d’autres termes : ce qu’il a dit de son sabre individuel est vrai de tous les sabres.
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