Temps de lecture
2
min
citations/pensées 76LECTURES

Livres d'étrennes : le calendrier du facteur

Mil neuf cent trois vient de commencer. Il nous arriverait aisément de ne pas comprendre l’importance de cette démarcation, si divers artifices n’y mettaient ordre. Jadis, les petits enfants pouvaient ne pas comprendre non plus dans quelle intention morale on pendait quelque malfaiteur ; alors on fouaillait, magistralement, les petits enfants, et s’ils ne comprenaient toujours pas, du moins se souvenaient-ils. Par une semblable méthode pédagogique, une quinzaine avant l’avènement de l’an futur, des facteurs nous en ont remis le signalement imprimé, et pour fixer notre attention, ne se sont point retirés sans nous avoir soutiré quelque amende.
Les philosophes ont longtemps débattu cette question : l’homme pourrait-il penser sans le secours des mots ? La biologie semble l’avoir tranchée aujourd’hui. Haeckel différencie l’homme, ce « catarrhinien oriental » du singe muet (alalus) en ceci que son larynx s’est particulièrement assoupli. La découverte n’est pas neuve : Homère ne sépare pas le substantif « hommes » de son épithète « à la voix articulée », comme si de son temps, ce fût là une faculté récemment acquise. « La parole, c’est l’homme », aurait écrit Buffon, s’il n’avait trop bien su qu’il ne s’adressait qu’à des civilisés. Sa définition, telle qu’il la formula, reste exacte, car n’y a-t-il pas plus de différence entre le « style », quand le style est réalisé, qu’entre la simple parole et l’ « alalisme » ?
Un problème parallèle est le suivant : l’homme pourrait-il vivre sans le secours des dates ? La durée est chose trop transparente pour être perçue autrement que colorée de quelques divisions.
A-t-on remarqué que tous les héros sont morts jeunes, si l’on compte leurs jours à la mode humaine ? Alexandre et Napoléon ont eu trois ou quatre – accordons même vingt ou trente – points de repère dans leur carrière, parce qu’ils ne faisaient attention qu’à ceux-là. Un géant ne compte que par Himalayas. Bouvard et Pécuchet ont eu cent mille anniversaires sensationnels, parce que tout leur fut prétexte à anniversaires. On connaît l’illusion d’optique : de deux lignes droites égales, partagez l’une en un certain nombre de fragments, ce sera – pour l’œil – la plus longue. Un écu s’affirme par ses quartiers, lesquels, comme on sait, peuvent être beaucoup plus de quatre.
Il y a, à Lyon, une horloge qui marque les siècles. Tous les cent ans, son aiguille franchit un degré exactement pareil aux minutes de nos cadrans pneumatiques. Les bourgeois qui ont assisté à ce spectacle s’en retournent grandis.
Aussi solennellement donc, mil neuf cent trois a commencé : nous allons faire encore une fois le tour du soleil ! Nous croyons aveuglément à ce vieux concept astronomique, antérieur à Aristote et rejeté par Aristote, de la rotation de la terre. On s’est imaginé le redécouvrir plus tard. La terre est ronde pour nous autres piétons. Une secte américaine la proclame concave : malgré l’explication géométrique que l’on imagine, il est certain que pour cet observateur qui voit d’un peu plus haut, l’aéronaute, la terre est concave...
La seule vérité actuelle est celle-ci : l’espace et le temps ne sont que des formes... Ninon de Lenclos, octogénaire et adolescente, consultant son miroir, cette sincérité, dirait à son almanach : Tu mens !