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Les poteaux de la morale

On sait que l’Association Générale Automobile s’ingénie en ce moment à disposer sur les routes des poteaux surmontés de plaques indicatrices, lesquelles offrent la représentation figurée des obstacles. L’A. G. A. reprochait aux poteaux précédemment établis par le Touring-Club de n’être, vu la petitesse de leurs caractères, lisibles que de fort près – quand on est déjà sur l’obstacle, – et, à toutes distances, de demeurer incompréhensibles aux étrangers. Au contraire, l’interprétation des hiéroglyphes de l’A. G. A., schématisant les montées, descentes, caniveaux, virages dangereux, etc., se fera instantanément, sans erreur possible ; de plus, ils seront placés trois ou quatre cents mètres avant chaque accident de terrain, de telle sorte que le chauffeur puisse, à temps, ralentir en prévision d’une descente rapide ou accélérer pour franchir un raidillon.
En vertu de cet enseignement par l’image donné aux automobiles, il n’est pas douteux que d’ici deux ou trois ans, pour peu que le goût des spéculations philosophiques se développe dans les cervelles embryonnaires de ces créatures métalliques ; il n’est pas douteux que le problème sera posé de savoir si l’idée d’obstacle est un concept a priori. Il est fort probable également que la croyance s’implantera qu’il n’y a pas d’obstacles du tout, ou que, s’il en existe quelque part dans l’abstrait, on n’en peut percevoir que les fantômes, analogues aux illusions de la Caverne de Platon. Herbert Spencer aurait condamné une morale si peu soucieuse de l’expérience. Les autos ne pourront manquer, en outre, de pratiquer une religion, semblable à la plupart des cultes humains : le dogme fondamental en sera que toute montée est compensée – ou récompensée – par une descente, et vice versa, un peu plus loin ou, en cas d’accident, dans un monde meilleur.
Cette mesure, de disposer ses poteaux en un endroit, alors que l’obstacle est situé plus loin, il semble que l’A. G. A. n’en ait nullement supputé les extravagantes conséquences. Nous disions, et chacun a pu voir, s’il a vu une route, qu’avant chaque descente il y a une montée et inversement. Si donc un poteau portant l’impérieux avertissement : « Descente en tire-bouchon avec dos d’âne et une multitude de virages périlleux », si un tel poteau s’érige trois cents mètres avant ledit obstacle, il y a tout à parier qu’il s’érigera au beau milieu d’une montée escarpée. Réciproquement, c’est au moment de s’engager dans quelque précipice qu’on rencontrera le conseil de se lancer à toute allure.
Till Ulenspiegel, on s’en souvient, ne coordonnait point autrement ses opérations mentales : se dirigeant vers un faîte, il se réjouissait du dévalement futur. Dans Cinna, aussi, il est dit quelque chose de ce genre. Mais Till Ulenspiegel allait à pied et Auguste était assis !
Quoique l’œuvre de l’A. G. A. soit sans contredit démente et malfaisante, il nous est aisé, d’un mot, d’indiquer la manière de s’en servir, toutefois, profitablement. Si à une descente A, par exemple, nous sommes avertis d’accélérer en vue d’une montée B, située à trois cents mètres ; en un mot, d’accélérer au cours de la descente A, ce qui est absurde ; il n’en sera plus de même si nous parcourons la route à rebours, si nous revenons sans être partis : dans ce cas, c’est dans la descente B que nous rencontrerons un avis, parfaitement sagace, dès lors, concernant la montée A...
Si quelque affaire nous contraint de suivre la route de A en B, nous pouvons aussi, et cette méthode est la meilleure et la plus simple, prendre soigneusement le contrepied des signaux de l’A. G. A., ce qui les rend inoffensifs.
Indiquons à l’A. G. A. un obstacle à signaler, qu’elle a omis : le clou ou plus clairement les zones où il est abondant. Il résulte de nombreuses expériences que, si des clous de la vraie Croix l’empereur Constantin mit un à son casque, un autre au frein de son cheval, et si le troisième fut jeté dans la mer, le quatrième dont on ignorait le sort, ce qui fait que des théologiens ont soutenu qu’il n’existait que trois clous de la croix, le quatrième en parfait état, est conservé actuellement à Antony, près Bourg-la-Reine.