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Les cartes d'électrices

Une très jeune personne, de figure fraîche, de mine modeste et très vraisemblablement vierge si nous en croyons quelques douzaines de messieurs âgés et respectables qui s’étaient plu à vérifier ce détail de vertu, – comparut cette semaine devant la justice française pour propos irrespectueux adressés à un agent. Elle se glorifia devant le tribunal d’une condamnation pour vol, et remercia, avec des larmes de joie, le magistrat qui lui octroyait un mois de prison. Ses transports ne surprendront aucun citoyen tant soit peu versé dans notre belle loi : on n’ignore point, en effet, qu’exciper de deux condamnations est le plus court moyen pour nos filles de s’aplanir le chemin de la soumission aux bonnes mœurs jusqu’à la « carte » officielle.
Il est permis aux pudibonds de supposer que la pure jeune fille ne désirait cette estampille légale que pour s’en prévaloir afin de retirer d’un bureau de poste quelque valeur, envoi affectueux de ses vieux parents ; ou peut-être à ses yeux était-ce une distinction méritoire, du genre de celle qui tend à faire croire que les gens d’honneur sont légion.
Il est remarquable – nous voulons dire : il est à remarquer, personne n’ayant pris ce soin avant nous – que les femmes féministes, au cours de leurs revendications, négligent, on ne sait pourquoi, de reconnaître cette prérogative accordée à certaines d’entre elles par l’État. La femme, en France, dit-on, ne peut rien seule selon la loi. On oublie qu’il y en a quelques milliers, dites pour antiphrase soumises, qui sont vraiment libres et dont les actes sont légaux. La civilisation s’organisant avec lenteur, le temps n’est pas encore proche où toute fille non en puissance de mari dépouillera les préjugés antisociaux et naîtra à l’existence civile par ce diplôme.
Le législateur n’aura alors que fort peu à modifier à la teneur du petit rectangle de carton, devenu universellement répandu, pour qu’il soit aux femmes ce qu’est aux hommes la carte d’électeur.
D’ici là, une réforme immédiate et des plus faciles est à la portée du gouvernement : que les cartes déjà livrées aient valeur de cartes d’électrices. Le suffrage universel masculin se verra ainsi adjoindre, sans frais, le suffrage partiel d’une élite de votantes : une élite assurément, car qui oserait prétendre qu’elles ne sont pas déjà fonctionnaires et, par leurs fonctions, les mieux préparées à la vie publique ?