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La traite des blanches

Au prix où est le beurre, c’est-à-dire le bon lait non écrémé se faisant de plus en plus rare et les ruminants femelles ne pouvant suffire à la demande, de vertueux philanthropes ont organisé, sur une vaste échelle, la traite des blanches.
Les premières laiteries de ce genre furent bâties au bord de l’onde de clairs ruisseaux, dans des paysages de vacherie normande ou de laiterie suisse. Les actuelles élisent domicile dans les rues les plus étroites et sombres de Paris. Des volets soigneusement clos, fenêtres ouvertes, entretiennent la fraîcheur et – hygiène et ventilation – un perpétuel courant d’air.
Traire devant le client est vieux jeu et permettait des fraudes. Le client opère lui-même.
Par malheur, les vertueux philanthropes glorifiés plus haut omirent de tenir compte de cet axiome rustique (imprimé en effet dans La Maison Rustique des Dames) :
« Ce sont les poules noires qui pondent les œufs les plus blancs ».
Qu’on ne croie point à un effet de contraste et d’optique, comparable à la blancheur du lis, plus éclatante comme on sait, au fond d’une sombre vallée.
Dans le cas même du lis, la noirceur de la vallée entretient la décoloration de ses pétales : c’est ainsi que l’on blanchit des salades en cave.
Mais si hermétiquement dérobées à tout soupçon de lumière que soient lesdites vallées à lis, avec le gaz à trois sous, portant son flambeau dans les plus obscurs réduits, c’en sera fait bientôt de cette mauvaise herbe des champs qui, dit la Sainte Écriture : « ne travaille point ni ne file point.



Il n’y a qu’une graminée qui se croise les bras davantage, et qui n’a bien gagné que son nom : on l’appelle le chaume.
Mais revenons à nos bergeries.
D’après l’argument de la poule noire, on ne trairait pas du tout, des blanches, du lait blanc.
Crème, tout au plus, couleur crème, ce qui serait bien ; café au lait ou chocolat, le rêve ! mais peut-être tout bonnement isabelle, ce qui serait sale.
Isabelle, le joli nom pour une blanchisseuse !
D’après toujours l’argument de la poule noire, ce sont les nègres qui font, sans discontinuer, tous les enfants blancs.
Aussi, et malgré le dicton, proverbial seulement au piano, qu’une blanche vaut deux noires (on dit ça quand on manque de noires), dans toute bonne maison dont l’enseigne porte, en chiffres : « Traite des blanches », et qui se respecte, il y a une négresse.