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La pêche à l'amiral

M. Pelletan se plaît, noble passe-temps, à pêcher et extraire hors de l’eau la gent aquatique, et singulièrement les amiraux.
Que l’on ne considère ce modeste Essai sur la pêche à l’amiral que comme un plus modeste encore appendice au Traité de pêche à la ligne que nous ne manquerons point de publier un jour.
C’est là où nous exposerons, plus en détail, comme quoi et pourquoi les asticots se dirigent vers le nord-ouest...
Quoi qu’il en soit, la pêche à l’amiral est un sport fort goûté, et la capture de cet énorme cartilagineux un fort beau coup de ligne.



Que s’il vous est arrivé de mettre à mal, le séduisant au moyen de gruyère préalablement compissé par une jeune vierge, le gros barbeau de quatre à sept livres, vous aurez été ébahi, peut-être, des objurgations et jurons malsonnants que la bête éructe hors de sa barbiche.
On sait que le langage des poissons est un fait constaté, acquis à la science.
Pour notre part, nous avons entendu distinctement le susdit gros barbeau s’exprimer, à notre encontre, selon le vocabulaire très restreint de Cambronne.
Il n’est donc point étrange que l’amiral, extirpé de son élément naturel, tire quelques protestations véhémentes du fond de sa vessie natatoire.


Petit poisson deviendra grand
Pourvu que Dieu lui prête vie...
Voilà la devise de tout aspirant de marine qui se respecte, s’il est ambitieux.
Et s’il respecte son uniforme, il sera ambitieux.



Il n’y a que le maquereau qui atteigne, du premier coup, toute sa taille.



Le Borda est un excellent établissement de pisciculture pour les alevins.



Mais le ministre de la marine fut sage de ne point prêter attention aux derniers frétillements de sa prise.
En pareil cas, retirez délicatement l’hameçon du museau de la bête, et jetez-la dans votre sac à poisson.
Le vice-amiral Maréchal se vante de pouvoir frétiller fort longtemps hors de l’eau.
Il s’en vante en ces termes :
« Je dois quitter l’activité de service en novembre 1905 : j’ai encore deux ans devant moi. » Qu’on parle, après cela, de la vitalité de l’anguille, qui parcourt la nuit, à sec, les prairies, et des carpillons qui voyagent fort loin emmitouflés de simple mousse !



N’empêche : le vice-amiral Maréchal – ou le vice-maréchal Amiral, on se perd dans ces grades – est moins heureux que le poisson dans l’eau.
Quant au ministre de la marine, il doit se délecter au sein d’une béatitude identique à celle de l’enfant en bas âge cassant son premier bocal de poissons rouges.
Rouges, ou de tout autre couleur, suivant le caprice des uniformes.
Et il est doux d’assister à des tempêtes dans un bocal, étant en dehors du verre.



Même si la science a découvert le langage des poissons, et la presse celui des animaux, n’est-on pas couvert, par cette vieille tradition, qu’ils sont muets ?
Et l’armée, cette marine de terre – puisque la marine est bien l’armée de mer – n’est-elle pas dite la grande Muette ?
S’ils sont muets, n’avons-nous pas le droit d’être, à leur égard, sourds ?
Ou, c’est parce que nous sommes sourds qu’ils sont muets.
Quelle âme, si compatissante qu’elle soit, s’inquiète de ce que la sardine a subi dans l’huile le supplice des anciens faux-monnayeurs et de saint Jean à la Porte Latine, et fut décapitée comme Louis XVI ?



À propos, l’amiral suisse et – l’on n’ignore point qu’il exista, voici plus de deux siècles, au temps où une flotille fut créée à Genève – l’amiral suisse, donc, est un poisson de lacs, analogue à la féra et à l’ombre-chevalier.
Voici le suprême coup de scion – ou de fion – propre à charmer les prochaines vacances de M. Camille Pelletan, ministre de la marine.



De même que les chasses présidentielles, il y aura les pêches ministérielles.
Mais que les amiraux se rassurent : leur capture sera prohibée pendant deux mois – pour qu’ils puissent frayer. Qu’ils ne s’effrayent point, et qu’ils frayent.
Comme cela, la marine française verra encore de beaux jours sur l’eau.