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La légende du poison

Le très curieux roman d’Helen Mathers, la Justice aveugle, publié par la Plume, dramatise habilement un cas pathologique bien connu de la science, ou du moins que les hommes de science affectent de bien connaître : le Styrien et Seth Treloar, les mangeurs d’arsenic, meurent ou tombent en danger de mort du jour où on leur retire le poison dont l’absorption leur est devenue indispensable. On n’ignore point la théorie courante, à savoir qu’en pareille circonstance ; il se déclare une intoxication « en retour » par l’arsenic accumulé peu à peu, au fur et à mesure des précédentes doses, dans les tissus. Il n’empêche que les angoisses du Styrien, après qu’on lui a dérobé sa précieuse boîte, ressemblent beaucoup, et tout simplement, à celles d’un homme en train de succomber à l’inanition.
Sans considérer exclusivement l’arsenic – encore que le nombre des personnes soit assez répandu, qui en font usage sous la forme de liqueur de Fowler ou tout autre, et ces « empoisonnés » ont le plus souvent le teint fort beau et une heureuse tendance à une obésité légère – chacun a été à même d’observer que ces substances, qu’on est convenu d’appeler poisons, constituent, dans bien des conjonctures, une nourriture excellente. Ce qui tue, d’après la menace d’horrifiques étiquettes rouges, est en même temps ce qui fait vivre, sous le titre de médicaments. Le langage, qui enregistre avec ponctualité les vérités consacrées par l’expérience, mais au cours du temps les déguise si bien qu’il en fabrique de confortables erreurs, met en regard, dans des « doublets », les deux pôles de cette antinomie. On dit « poison » et « potion ». Le mot populaire et redoutable a été forgé par la multitude des âmes naïves pour désigner les drogues auxquelles elles n’osaient toucher tous les jours. Le mot « savant », comme disent les grammairiens, fut à l’usage de spécialistes qui, de par l’autorité de ces menus péremptoires leurs ordonnances, encourageaient la timidité des âmes naïves précitées à goûter de mets inaccoutumés. Potionem avait un sens plus universel : tout ce qu’il est possible de boire.
La démarcation due au langage a été précisée par divers artifices : poison au delà, potion en deçà ; on a imaginé les doses ; c’est-à-dire qu’on a formulé : certaines substances ne sont bienfaisantes que prises en petite quantité. C’est là une trace, bien conservée, de la vieille superstition empirique, que tout remède devait se rapprocher, autant que possible, de l’or potable, en d’autres termes, être une substance chère. Et on l’administrait à petites doses parce qu’il était impossible de s’en procurer beaucoup, exactement de la même manière que l’on pare les femmes – sans qu’elles se résignent trop volontiers à cette parcimonie – au carat et non au kilo. La fabrication perfectionnée de produits chimiques jadis rares les a faits abondants et par suite en a abaissé le prix. Cette dépréciation diminuerait le prestige moral qu’ils exercent sur le malade, leur valeur curative, si les pharmaciens ne la sauvegardaient – qu’on ne taxe point de cupidité leur sagesse – en vendant, comme il est banal de le répéter, lesdits produits fort cher. Quant à ce préjugé, que le danger commence au delà de certaine dose, les exemples qui le combattent ne manquent point. Ce danger est en deçà avec la strychnine : elle tue au centigramme, et, en bonne quantité, tonifie. Et puis il faudrait doser selon les capacités différentes des individus. Avec la méthode des quantités illimitées, ils se saturent à leur mesure et savent bien n’en pas garder le trop-plein : à boire d’un coup une copieuse fiole de laudanum, on ne risque guère que les effets d’un vomitif impétueux : ivresse et non péril.
L’artifice verbal de l’ « au delà » et l’ « en deçà », ces idoles, écrirait Bacon, s’exprime avec une candeur plus évidente sous ces autres vocables : usage externe, usage interne. Il n’y a pourtant, dans le corps humain, cette illusion du « dedans » et du « dehors » que parce que l’homme, depuis tant de mille ans qu’il n’est plus l’hydre à l’estomac retournable, a perdu la souplesse de pouvoir mettre ses tissus, comme certains vêtements de paysans bretons, à l’envers ou à l’endroit ; mais sa surface externe conserve encore en quelques points la délicatesse des muqueuses, et la totalité de son épiderme même absorbe parfaitement bien. Les Florentins connurent de subtils venins qui agissaient à travers la peau. Un homme qui se baigne avec une fréquence suffisante « boit » assez pour être guéri du sentiment « interne » de la soif de l’eau.
Le poison est simplement, pour le corps humain, l’inattendu. Les savants mêmes, ainsi que l’ont prouvé les récents travaux sur l’alcool, s’obstinent à appeler poison un aliment tant qu’il n’est point encore officiellement catalogué au codex de leur routine. L’action toxique détermine une impression d’ « étonnement », sans qu’il soit nécessaire de prendre ce mot dans son acception énergique du seizième siècle, où l’on écrivait : « estonner d’un coup de baston ». Les cellules de l’organisme se rebiffent devant les nourritures nouvelles, comme un enfant devant sa soupe, jusqu’à ce qu’une longue habitude leur ait appris à les utiliser. Il n’est pas impossible que nos aliments les plus familiers et indispensables, le pain, l’alcool ou la viande, agissent sur des êtres inférieurs à la façon de nos poisons actuels sur nous-mêmes. La viande est riche en toxines, mais il semble que la valeur nutritive soit en raison directe de la toxicité. La sueur est bien un toxique ; or n’est-il pas admis que si les hauts capitalistes deviennent ventripotents, c’est qu’on ne sert sur leur table que la sueur du peuple, déodorisée pour les délicats ?