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L'obéissance active

Toute personne ayant tant soit peu fréquenté aux maisons publiques revêtue, afin de s’en favoriser le coût, de l’habit simple encore que voyant de celui qui ne perçoit par jour qu’un « sold » (solidum, comme on sait), du soldat en un mot, puisqu’il faut l’appeler par son nom ; toute personne satisfaisant à ces conditions bénignes serait malvenue à ignorer qu’en ces demeures closes les habitantes ont coutume d’exalter par un procédé peu exténuant n’étant que verbal, mais infaillible, les charmes physiques du client en les affirmant comparables trait pour trait à une seconde espèce de charmes supérieure, étant ceux du supérieur hiérarchique, l’officier. C’est un antique préjugé que l’idéal hiérarchique se trouve quelque part vers le zénith. De même, en matière de vêture, il est patent qu’il existe deux draps, le drap de troupe et le drap d’officier. À notre stupéfaction jamais épuisée, nous n’avons pu démêler encore à laquelle de ces deux catégories appartient cette sorte de drap animal cataloguée en un rayon spécial du premier étage des magasins du Bon Marché et selon l’orthographe que nous reproduisons conforme : Draps – Peaux. Nous avons conjecturé qu’il s’agissait de l’épiderme de quelque peuplade sauvage, pauvre mais guerrière et forcée de parader nue, laquelle s’efforce ingénieusement de suppléer audit épiderme clairsemé à la suite de scalps ou autres pelades occasionnées par le contact ferrugineux d’autrui, au moyen de quelque subterfuge, ainsi que l’on se pare de dents fallacieuses ou de cheveux dérobés le plus souvent au ver à soie.
Quoi qu’il en soit, il appert que l’officier et le soldat sont des spécimens anatomiques hétérogènes, sinon hétéroclites. Pécuniairement parlant, on constate une notable différence dans l’acquisition, chez un taxidermiste, d’un individu bien intact de l’une ou l’autre variété, au dire unanime des collectionneurs. Cet écart peut s’étendre, par versements quotidiens, ainsi qu’en fait foi le budget de la guerre, d’un sou à un nombre moins ou plus exorbitant de francs. Leur geste vital étant l’obéissance, il est aisé de conclure qu’il doive y avoir deux sortes d’obéissance comme il y a deux sortes de sodomie, ainsi qu’on l’observe chez les hannetons : – active et passive.
Cette dernière « fait la force principale des armées ». On doit entendre : les statisticiens et aliénistes dénombrent davantage d’obéissants passifs. L’état actuel de la thérapeutique ne permet pas d’affirmer que cette curieuse affection soit de sitôt curable.
Nous en avons assez dit pour éclairer la religion des chroniqueurs affolés – sans en excepter un seul – par l’affaire du lieutenant-colonel Gaudin de Saint-Rémy. Leur conclusion ou confusion presque universelle fut : désormais tout soldat a le droit de n’obtempérer point incontinent, ni même point du tout, aux ordres supérieurs ; tout au moins de prendre le loisir d’une réflexion mûre, le temps de consulter sa conscience. D’autres ajoutent : si un militaire professionnel, un officier de carrière, ou, pour tout dire. dans le sens immaculé du mot, un « incivil » désobéit à certains ordres qui ne lui agréent point, à plus forte raison le soldat involontaire, extirpé du civil, peut refuser de faire feu sur ses camarades grévistes, etc...
Avant tout, admirons cette candeur, semblable à celle du lys, qui est le centre du drapeau français. En second lieu, répondons : le simple soldat n’obéit qu’à une conscience de civil, ce qui est absurde, le militaire qu’il est devenu le décivilisant. Mais l’officier supérieur qui obéit à sa conscience obéit à quelque chose de supérieur – et d’officier : il obéit donc à un officier supérieur... De plus, désobéissant à un ordre, choisi entre tous, il affirme, par ce choix, qu’un seul ordre entre ces tous ne le réjouit pas de tous points, et qu’il s’empresse à l’exécution du bloc des autres avec une trépidation jubilatoire.
Si d’aucuns disent : « Deux poids et deux mesures », nous observerons : ce lieutenant-colonel était bien surchargé de cinq mesures... ou galons. Et s’il eût été général... les étoiles, alors, ça se perd plus haut que les nuages.
Rappelons incidemment, sans faire allusion à l’Affaire, le code militaire, supérieurement résumé par le nègre Biassou dans Bug-Jargal : « In exitu Israel de Ægypto. » Traduction « officierle » : « In exitu, tout soldat ; – Israel, qui ne sait pas le latin ; – de Ægypto, ne peut être promu officier. »
Les officiers parlent entre eux leur latin, sorte de chiffrocryptographie... Or le latin est une langue morte.