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L'aiguillage du chameau

Au moment où un écrivain célèbre est surpris par une mort sournoise, c’est un délassement pour l’esprit humain d’observer cette compensation – si toutefois deux destructions peuvent créer un équilibre – : la catastrophe d’Arleux. Par des moyens simples, mais peu faillibles, la science moderne s’y est employée à préserver la terre habitable d’une pléthore d’êtres humains non célèbres. Affectons de croire, pour qu’un tribunal trop sévère n’entrave point les bienfaits un peu brusques de cette science, affectons de croire que ce sont des bienfaits inconscients, et, pour être clair, que cette science est inconsciente. S’il était nécessaire d’en cataloguer les méthodes, on les définirait assez bien la guerre en temps de paix, progrès évident sur la guerre proprement dite ou « guerre en temps de guerre », car dans cette guerre nouvelle on n’a pas à craindre que quelque ennemi indiscipliné pare ou rende les coups. Or, étant donné qu’un guerrier légitimement dit ne rougit point, sinon dans sa culotte – cette partie du vêtement fut de tout temps, comme on sait, l’expression de la pudeur – s’il ne rougit point d’enrayer dans la mesure de ses capacités individuelles ce surcroît obscur de population, notre impartialité nous fait un devoir de féliciter, comme nous le féliciterions lui-même, les habiles organisateurs de cette grande victoire, la catastrophe de chemin de fer d’Arleux.
Les progrès de l’armement sont identiques, on n’en peut douter, dans la guerre et dans la chasse : de même que le braconnier muni de cet engin balistique, le fusil, tend à devenir une espèce éteinte, et que les braconniers modernes préfèrent à ce fusil, qui ne tue qu’une pièce à la fois et au plus, des appareils perfectionnés qui raflent en silence une grande quantité de gibier ; de même, les héros du vaste coup de filet d’Arleux doivent s’estimer au dessus de la gloire militaire, pour les mêmes raisons qu’un pêcheur au tramail ou à la senne dédaigne l’homme au chapeau de paille – ce chapeau fut-il rayé ou constellé – qui s’évertue à (si c’est bien là l’expression exacte) faire sortir le goujon de son caractère.
Une simple aiguille fut tout le matériel, discret et terrible, des tacticiens d’Arleux. Dans des antiquités vénérables, il paraît qu’un chameau traversait cette minuscule chose de métal – avec difficulté d’ailleurs, la tradition, en sa bonne foi. ne nous l’a point dissimulé. Nous prions de s’abstenir les correspondants charitables qui désireraient nous informer de la « vraie » signification, architecturale et géographique, de « l’aiguille ». Nous nous en tenons, et avec raison, à la lettre de l’histoire, car il n’y a que la lettre qui soit littérature. Avec raison : car il est patent que des milliers de contribuables croient qu’un corps beaucoup plus volumineux qu’un chameau, une locomotive et son convoi, passe à travers une aiguille et sans difficulté. Bien plus, la plupart des témoins susdits ont maintes fois et sans trembler aventuré leur prestance dans ce périlleux parcours.
Si le chameau accomplit ce même exploit, il est indiscutable qu’il est favorisé par sa conformation : son long cou, sa tête amenuisée, sa bosse même qui est, par une ingéniosité de la nature, divisée en deux, afin qu’il puisse introduire à travers le chas, ses deux gibbosités l’une après l’autre, à peu près à la façon de ces fils de fer contorsionnés enfilés dans des anneaux et que les camelots appellent des « questions ». Or pareille souplesse est – ce qui confirme nos déductions – notoirement interdite à la bosse unique des dromadaires.
L’ « aiguillage » des chemins de fer a, paraît- il, réussi jusqu’à ce jour : le mot est courant et la pratique, dit-on, courante. Ce succès provisoire était néanmoins pur miracle, pour deux raisons : 1° Les aiguilles ne sont pas placées où il faudrait. Tout observateur sait, en effet, que des rails, garantis parallèles sur une petite distance, par une malfaçon quelconque se rapprochent vers l’horizon. Il existe assurément, quelque part au delà de l’horizon, un point où ils se réunissent en forme de V et où le plus élémentaire bon sens indique, profitant de cette malfaçon, de placer l’aiguille – si l’on tient à cette absurde pratique, souvenir des mœurs du désert disparues. 2°... Ici le plus bref commentaire serait oiseux... Les aiguilles à travers lesquelles il faut passer sont présentées aux trains, et au public, par la pointe !
Notons, pour finir, que le généralissime d’Arleux, l’aiguilleur pour tout dire puisque des mots usités autorisent ces folies, l’aiguilleur s’appelle Moreau. Nous n’apprendrons à personne que ce sont les occupations favorites et la vie privée de ce monomane qui ont inspiré à un romancier anglais un livre de cauchemar, L’Île du Docteur Moreau qui traite de la vivisection humaine.