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Communication d'un militaire

Un de nos amis, militaire comme il convient – sinon il ne serait pas notre ami ! – nous communique le fruit d’observations qu’il fit en Chine au sujet du curieux animal aquatique par nous déjà décrit[1] : le Noyé. Ce vertébré à sang froid prouva, au moins en Chine, au contact de nos braves troupiers, qu’il n’était pas réfractaire à toute espèce d’éducation ou, si l’on veut, de pisciculture. Notre ami fut témoin de ce fait que – contrairement à notre allégation comme quoi les noyés ne voyagent point par bancs – l’on en rencontra fréquemment des troupes, dans les fleuves du Céleste-Empire, lesquelles descendaient, selon leurs mœurs connues, le fil de l’eau. À n’en pas douter, il y avait tentative intelligente de la part de ces créatures à imiter, un peu simiesquement peut-être, le bel ordre et la cohésion qui règnent dans les armées. Ce qui laisse à penser qu’il y eut bien imitation, c’est que ce rassemblement par bancs dans les fleuves avait lieu, immanquablement, à proximité des « bancs » militaires. Les noyés chinois, pour plus de solidarité, voyageaient au nombre de plusieurs milliers, à la remorque les uns des autres par leurs queues. Nos soldats, touchés de cet hommage rendu à la discipline, méritèrent bien de la Société protectrice des Animaux en ne les inquiétant point dans leur élément et même en favorisant l’accroissement de leur nombre.
Ajoutons à l’information de notre ami quelques nouveaux détails, qui compléteront « l’histoire naturelle artificielle » de l’animal.
Il est probable – rassurons les zoologistes – que l’espèce s’en conservera longtemps pure de tout croisement avec les poissons. Les barrages et écluses des rivières ont en effet une autre utilité que celle discutable, d’empêcher l’eau de couler à sa fantaisie : les noyés et les poissons se plaisant, comme nous l’avons dit, ceux-là à descendre le courant et ceux-ci à le remonter, ceux-ci se heurtent d’en dessous et ceux-là d’en dessus à la cloison du barrage et restent séparés. Un bief est une caste.
Il est peu honorifique pour l’espèce humaine que, la pêche du noyé rapportant (sauf en Seine-et-Oise et en Seine-et-Marne) vingt-cinq francs par individu entier et en bon état – car on les vend à la pièce et non à la livre – il est peu honorifique que la pêche de l’être humain vivant ne soit rémunérée que par quinze francs. Il y a là une bien compréhensible tentation pour le plus honnête homme de s’inspirer de la fable : « Petit poisson deviendra grand... » et de rejeter, comme fretin, à l’eau l’être humain vivant jusqu’à ce que sa valeur ait grossi. Le temps est finance, et, en ce cas particulier, de fort exactement dix francs.
Le noyé expérimenté, entendons : avancé en âge, élude cependant la patience et la ruse du sauveteur. La loi autorise comme engin de pêche une corde passée sous les membres antérieurs de l’animal. Or le noyé adulte se défend selon le terme technique, par autotomie : il coupe lui-même sur le fil le membre saisi, à l’exemple de la patte du crabe et de la queue du lézard.
Enfin, et ceci suffirait à prouver s’il était encore nécessaire, qu’il s’agit bien d’un animal aquatique et non point d’un homme décédé par immersion : en aucun cas le noyé ne reçoit la sépulture, réservée au seul être humain sec. Tout l’appareil d’inhumation est le même, mais le plus naïf observateur ne saurait s’y méprendre : les noyés, comme les poissons, sont riches en phosphore, constituent donc un excellent engrais ; il n’y a pas d’autre justification à chercher de ce fait, qu’on ne manque pas une occasion, leur capture menée à bien, de les mettre en terre.