Cent mille personnes séquestrées

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Poète, romancier, célèbre père du personnage d'Ubu, Alfred Jarry, personnalité excentrique, côtoie le Paris intellectuel. C'est dans son ouvrage Gestes et opinions du docteur Faustroll  [+]

La mode est aux séquestrations : après la recluse de Poitiers, les journaux nous révèlent un vieillard de quatre-vingt-un ans martyrisé par ses enfants. Personnellement nous sommes informé de l’histoire authentique d’un autre vieillard qui, voici quelques années, fit appel à la charité d’un peintre philanthrope bien connu, M. H. R... Celui-ci l’épouilla, le vêtit, le logea, le nourrit et l’abreuva pendant un peu plus de deux mois, au cours desquels l’hébergé se montra à peu près aussi doux et traitable que le Vieillard de la mer cramponné à Sindbad le Marin, avec cette différence qu’il était trop capable ivrogne pour qu’on pût songer à s’en débarrasser au moyen de quelques raisins exprimés dans une calebasse. M. H. R... s’étant efforcé de le persuader par la douceur de chercher ailleurs un gîte, l’hôte se fâcha, menaçant de déposer une plainte au conseil des prud’hommes (pourquoi au conseil des prud’hommes ?) comme quoi il avait été séquestré pendant deux mois et empêché de travailler. Il ne se calma qu’après le don d’une certaine somme qui lui permit de finir ses jours dans une aisance honorable et respectée.
Il y a des séquestrés plus vrais et plus intéressants. On n’est pas sans avoir remarqué qu’un très grand nombre de jeunes gens sont arbitrairement enlevés à leur famille, dans une intention qui nous échappe, pour ne lui être rendus qu’au bout de trois ans. Ils sont enfermés entre des murailles et gardés à vue. Sans doute pour faciliter cette dernière tâche, la personne ou la société qui les détient semble prendre un plaisir bizarre à les affubler de couleurs voyantes. Ces actes de rapt sont si anciens et si régulièrement renouvelés qu’on n’y prête plus attention. La phrase de la cuisinière n’est pas si absurde, qui prétend que les écrevisses s’accoutument à la cuisson, quoique ce ne soient pas les mêmes qu’on fait bouillir. Peut-être aussi ces abus sont-ils trop innombrables pour qu’on entreprenne de les punir tous.
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