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Ce qu'on fait des vieux pavés

Arrachage dans Paris des pavés sous des prétextes divers : Métropolitain, nouvelles lignes de tramways, pavés de grès à remplacer par des pavés de bois. Arrachage même hors Paris du bon vieux pavé du roy dans la forêt de Fontainebleau ; afin de préparer soi-disant, des routes macadamisées au Touring-Club... Où vont tous ces vieux pavés que des fourmilières d’ouvriers déterrent avec une rage fébrile digne de chercheurs d’or ?
Nous ne savions pas, comme on verra, si bien dire.
La Ville de Paris s’en débarrasse en les cédant à des entrepreneurs au prix modique de six sous l’un.
Des particuliers originaux en acquièrent. Dans quelle intention, Seigneur ?
Nous avons interviewé l’un de ces particuliers, un honorable rentier, M. Joseph Donzé, 78, boulevard de Port-Royal, familièrement connu dans son quartier sous le sobriquet mythologique du « paveur en chambre ».
Nous montâmes à son petit cinquième, mais fûmes sur le point de nous retirer, aussitôt discrètement : partout des creusets, des pilons, des fourneaux, du mercure, des fioles de produits chimiques, tout l’attirail des faux-monnayeurs.
M. Donzé, nous invitant à nous asseoir, nous rassura d’un geste bienveillant.
« Pas faux-monnayeur, non, cher Monsieur, vrai monnayeur, ou mieux monnayeur en gros, fournisseur pour monnayeurs, chercheur d’or, simple chercheur d’or. »
Et il nous expliqua sans préambule :
« Voilà ! J’extrais l’or des vieux pavés. L’idée m’en vint en lisant dans un journal que la Seine, tel le Pactole, charriait de l’or...
– ?.....
– En proportions infimes, il est vrai. D’où venait cet or ? Assurément, drainé vers le fleuve par les égouts, de l’usure des pavés effrités par les piétons, les chevaux et les roues des fiacres. Je néglige ces pépites accidentelles : les bijoux acquis par cambriolage et dont on se débarrasse dans le tout-à-l’égout. Une preuve que la boue des pavés de Paris contient de l’or en quantité appréciable, c’est que l’or est le plus glissant des métaux : la boue de Paris fait déraper et les cyclistes y prennent des pelles... »
Puis, il nous montra ses appareils.
« Voici mes « tables d’amalgame », mon dispositif pour la « cyanuration ». J’ai renoncé au pilon lourd parce que ses battements réguliers ont donné naissance à ce potin absurde de « paveur en chambre ». Maintenant, je me sers d’un grand moulin à café... »
Planteur en chambre ! hasardâmes-nous.
M. Donzé continua :
« Et quand il n’y aura plus de pavés de grès dans Paris – l’envahissement du pavé de bois est un fléau ! – il me restera les pots de fleurs, ce trésor insoupçonné de Jenny l’ouvrière. Le promeneur sur la tête de qui se brise un de ces précieux vases de terre, sait-il qu’il renferme, en proportion notable, outre l’or, du vanadium ?...
– Mais ces pavés, qui ne vous coûtent que 0 fr. 30, combien vous rapportent-ils à peu près, sans les frais et l’installation ?
– Bon an, mal an, l’un dans l’autre, pas mal... C’est un Klondyke... Attendez... : 0 fr. 15. »