Cambronne et Édouard au Jockey-Club

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Poète, romancier, célèbre père du personnage d'Ubu, Alfred Jarry, personnalité excentrique, côtoie le Paris intellectuel. C'est dans son ouvrage Gestes et opinions du docteur Faustroll  [+]

La franc-maçonnerie, si les mots ont un sens, est un vaste syndicat, en toute franchise, des ouvriers du bâtiment : charpentiers, plâtriers, maçons — naturellement — plombiers, zingueurs, couvreurs et tout-à-l’égoutiers.
De même, le Jockey-Club est une officine bien parisienne — son titre anglais l’indique — où se groupent les lads, palefreniers, bookmakers, jockeys — naturellement — et où s’élabore le résultat complet des courses.
Un peu fermé, parce que les tuyaux, ça s’évente, être du Jockey économise l’achat d’Auteuil-Longchamps.
Les membres de ce bar, vêtus de complets à carreaux et coiffés de casquettes, passent leur time à boire du stout, du porter et de l’Old Tom gin, en mangeant des mutton-chops avec des pickles.
C’est bien un club de jockeys, car on les pèse à la réception. On peut à l’instar, ou plutôt à l’inverse du bon jockey Balthasar, être pesé dans la balance du pesage et trouvé trop lourd. Alors on a deux parrains qui vous prennent par dessous les bras et vous « soulagent ».
« Soulagent », c’est le mot.
Parlons d’un autre mot.

 

Le comte de Cambronne est membre du Jockey.

Vieille noblesse, antiquité qui suffirait du moins à un vin ou à un alcool : 1814 !

Édouard VII aussi, du temps où il n’était encore que prince de Galles, est membre du Jockey.

Il est bon qu’il y ait au moins un Anglais dans toute société bien parisienne à titre anglais. 

On craignait que la rencontre entre Édouard VII et M. de Cambronne ne fût froide, ou, alternative pire, collisionnaire.

Il n’en a rien été.

Le roi tapa tout de suite sur le ventre au comte.

« Mais nous en avons, de votre famille, en Angleterre ; seulement, ça se prononce : Kean Brown.

« Donc, quand votre grand-père, Monsieur, proféra son cri de guerre, lord Kean Brown (cousin, entre parenthèses, du royal George Brown, mort naguère à Mantes), lord Kean Brown lui répondit par le sien. Nous avons une statue à Londres — nous aussi nous empaillons nos grands hommes — qui le représente dans ce beau geste vocal. Quand vous vous exclamâtes...

— Oh ! Sire, protesta modestement M. de Cambronne.

— Mettons : « La garde meurt et ne se rend pas », à cela lord Kean Brown répondit EAT. Prononcez : ite, ça veut dire : manger.

« Comme quoi les Anglais tirèrent les derniers. »

... Et on changea de conversation.

 

On évita les sujets qui pouvaient paraître déplacés au roi :

1° Jeanne d’Arc : une alcoolique, elle se nourrissait de pain dans du vin !

2° Waterloo, toujours, à cause de Cambronne.

Il y a une petite histoire belge là-dessus, courante à Ixelles — et il y a des Belges au Jockey, comme il y a des Polonais, des Roumains et des Kurdes, c’est pourquoi nous ne saurions trop répéter que c’est un club bien parisien ; — il y a une petite histoire belge, donc, qui pourrait être utile au protocole :

L’aide-de-camp de Napoléon :

« ’Poléon !

— Quoi ?

— ’Poléon ! Les Russes sont là.

— Bon : prenez deux canons et f... les en bas.

— ’Poléon ! Les Prussiens sont là.

— Bon : prenez deux canons et f... les par terre.

— ’Poléon... (Le défilé des peuples est à tiroirs). ’Poléon ! les Belges sont là.

— Les Belges ! dit l’Empereur ; godferdoum ! nous sommes f...us. »

On comprend aisément que l’on construirait un Waterloo délicat et agréable au roi d’Angleterre en mettant au lieu des Belges, les Anglais, etGoddam pour Godferdoum.

 

 

A propos :

L’Ennemi Héréditaire — vive Krüger ! — est pour quatre jours dans nos murs. Les patriotes peuvent avoir cette illusion, qu’ils l’ont fait prisonnier.

Mais le fisc touche sur les héritages.

Nous paierons donc tant pour cent sur notre Ennemi Héréditaire.

 

 

À propos.

Édouard VII est venu en France parce qu’il n’a pu faire autrement :

Si tous les chemins mènent à Rome, la France est le chemin le plus court pour revenir de Rome à Londres.

Time is Money.

la rentrée de la chambre
Nos honorables rentrent.

Le bruit qui courut, qu’on les aurait expulsés, comme une simple congrégation, est faux. 

On a profité seulement de leur absence pour « faire » la Chambre, l’épousseter, la balayer et l’épucer de ses microbes.

Mais pourquoi ont-ils momentanément fui cette Chambre qu’ils gardaient ? N’y étaient-ils pas bien ?

Notre belle langue française nous enseigne qu’ils y trouvaient une foule de commodités. Car on dit :

Homme de Chambre (ce qui est une expression militaire et belliqueuse usitée dans les Chambrées).

Femme de Chambre (ce qui est une expression galante).

Robe de Chambre (ce qui doit désigner la robe de la Femme de Chambre, laquelle Femme de Chambre s’appelle Marianne ou République).

Valet de Chambre.

Urne... tout court. Il est trop évident que c’est un ustensile intime dont on ne se sert qu’en Chambre.

Mais pourquoi, insoucieux de ce confort, sont-ils sortis ?

C’est que, dans tous les locaux où l’on « chambre » des gens, l’hygiène la plus élémentaire leur tolère un endroit, en plein air, où ils peuvent faire une petite promenade.

À Fresne, à la Santé, et dans les monuments similaires, l’endroit en question s’appelle « préau» et la promenade « queue de cervelas ».

Les honorables qui y sont à l’instar de ceux du Palais-Bourbon, sont désignés par la vindicte publique, qui est une branche du suffrage universel.

Ceux du Palais-Bourbon ont voulu se promener aussi. Le besoin de l’exercice est naturel à l’homme.

Voyez les militaires : ils ne font que ça.

 

 

Ces motifs de la sortie élucidés, il est plus délicat de se demander pourquoi ils étaient entrés.

Le suffrage universel fournit l’explication.

On connaît le petit système par lequel, autrefois, on « décimait » des malfaiteurs ou toute espèce d’ennemis vaincus. On les faisait mettre en rang, on les numérotait, et tous les dix numéros on en prenait un à qui on coupait la tête.

Ce procédé avait le défaut d’être arbitraire et de désigner n’importe qui, au hasard.

Le suffrage universel a ceci de bon qu’il désigne sûrement, infailliblement, quelqu’un qui est atteint de la folie des grandeurs.

Ces aliénés ne sont d’ailleurs pas à plaindre : ils s’offrent d’eux-mêmes au suffrage.

La plupart de ces membres dangereux retranchés de la société, amputés, « députés » pour tout dire, méditent, ou se vantent de méditer des projets de bouleversement social. On contraint aisément ces individus à signer la confession générale de leurs futurs forfaits. C’est ce qu’ils appellent leur programme.

Presque tous sont, au fond, des êtres doux et inoffensifs, incapables de l’exécuter.

On se contente de les parquer étroitement dans une geôle spéciale où on les peut aisément surveiller : la Chambre.

Quand on les lâche — ce qu’on vient de faire — la surveillance n’est point interrompue.

L’appât du parcours gratuit sur les chemins de fer les engage, naïfs, à montrer leur carte. Cela vaut toutes les anthropométries. Nous recommandons ce procédé pour la recherche des malfaiteurs.

Le plus grand nombre, en outre, est pourvu d’un grelot qui ne sonne pas, il est vrai, mais qui ne les fait pas moins reconnaître, car leur vanité invétérée les pousse à l’exhiber : la médaille.

Ils s’annoncent aussi par des cliquettes de bois — les pupitres — comme les anciens lépreux.

Le plus dangereux de ces fous — le président — chef du troupeau, porte une énorme sonnette.

 

À propos :

Il est fâcheux que le 16 mai, non plus que le 14 juillet ne tombe point un 15. Cette incohérence affiche trop ouvertement un mépris du système décimal officiel.

On comprend, à la rigueur, que les locataires de la Bastille l’aient démolie un 14, histoire d’embêter les propriétaires :

La veille du terme !

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