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Balistique de la danse

Il est classique aujourd’hui dans les cirques que des femmes en jupe longue et non plus en maillot se livrent à des jeux icariens et des séries de sauts périlleux en arrière, ou à des exercices de trapèze volant. Ceci permet d’apprécier pour la première fois l’utilité esthétique du costume féminin moderne, laquelle, autrement, pourrait échapper à l’observateur.
Quand une femme tourne ainsi avec rapidité dans un plan vertical, la jupe, projetée par la force centrifuge, mérite d’être comparée – ce qui est banal et faux d’ailleurs en d’autres circonstances – à la corolle d’une fleur, laquelle, comme on sait, s’ouvre vers le soleil et jamais en bas. La plus austère pudeur ne saurait s’alarmer, car, par les bienfaits de ladite force centrifuge, le vêtement adhère énergiquement jusqu’aux pieds, à condition toutefois d’une rotation assez rapide.
La danse, telle qu’elle se pratique au contraire dans les ballets, s’avoue d’une immoralité flagrante : la ballerine pirouettant debout, la jupe s’écarte, toujours par la force centrifuge, jusqu’à s’éployer entièrement, de telle sorte que sa circonférence soit dans le même plan que les points d’attache.
Nous n’aurions point signalé ce phénomène mécanique si la morale seule était en jeu ; mais il y va du risque d’accidents physiques. Que l’on suppose un couple valsant, au milieu d’un salon, dans un plan horizontal, qui est le seul que la mode autorise. L’homme et la femme se déplacent circulairement autour d’un axe imaginaire, mais il peut arriver que l’un ou l’autre, la valseuse par exemple, coïncide pour un instant avec l’axe de rotation tandis que son partenaire gravite selon la circonférence. Imaginons une vitesse suffisamment accélérée et l’homme abandonnant, de peur qu’elle ne se fatigue, et par galanterie française, sa compagne : il sera propulsé avec violence par la tangente, et il est épouvantable de penser à ce qui pourra s’ensuivre.
S’il est interdit de se livrer en public à des exercices périlleux dans un plan vertical à moins qu’un filet ne soit tendu en dessous, il n’y a point de raison, nous semble-t-il, qu’un homme sensé consente à valser dans un salon selon un plan horizontal, sans exiger, de même, un filet protecteur. Il est permis de conjecturer que ce filet existait dans une antiquité reculée et à coup sûr à l’âge de pierre : nous en retrouvons un dernier vestige, bien reconnaissable, dans les canapés, fauteuils, vieilles personnes « faisant tapisserie » et autres capitonnages qu’il est d’usage de disposer autour des appartements.
Nous croyons devoir recommander une innovation profitable : de même que dans les tempêtes on remédie à la rupture possible d’une écoute en y adjoignant un second cordage, plus mince, qui se rompt seul au choc, on pourrait augmenter dans des proportions énormes la vertu protectrice des fauteuils en disposant, derrière chacun, une potiche, de préférence précieuse pour que le bris en soit plus doux, laquelle, en s’écrasant entre le meuble et la muraille, constitue un tampon à ressort.