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 Famille Drame

Zestes de lumière 

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On lui avait bien dit de ne pas ouvrir la porte, pourtant sa petite main encore potelée saisit la poignée et l'abaissa. Élise se glissa dans l'embrasure de la porte et resta figée dans la grande chambre blanche. Ses muscles se raidirent et son visage blêmit devant le corps inerte, étendu sur le lit à roulettes. Sa mère. Et autour tout un tas de machines qui faisaient du bruit, des fils électriques et puis des tuyaux. Elle avait des tuyaux qui sortaient de ses bras, des tuyaux qui sortaient de son nez. Élise cligna des yeux plusieurs fois, comme pour effacer cette image de sa tête.

Dans la chambre, tout était blanc : les murs, le sol, les draps, la blouse de sa mère, et même son visage. Élise, dans sa petite robe d'été rouge, sentit sa gorge se serrer à mesure qu'elle avançait vers le lit où sa mère dormait. Ce silence du corps, cette immobilité incolore. Elle sentit que sa respiration s’accélérait et que l'air lui manquait. Elle avait même comme des clous dans la poitrine. Alors, elle se dirigea vers les rideaux des fenêtres, qui empêchaient à la lumière d'entrer, et les tira violemment vers l'angle de la pièce. Les rayons du soleil de midi envahirent soudainement l'espace comme pour lui redonner vie. Élise eut l'impression que la chambre appartenait à nouveau au monde. Dehors, il y avait Paris, étendue au soleil, qui s'étirait de tout son long, se prélassait en avenues, en immeubles, en jardins, en placettes, en fontaines, en ruelles, jusqu'à l'horizon lointain de ciel bleu. Paris qui respire en courants d'air tièdes, qui glisse sur le pavé, qui ronronne en circulation, qui scintille en couleurs et en éclats de vie. Paris qui saluait la fillette derrière les grandes fenêtres de la chambre. Élise cligna des yeux plusieurs fois, comme pour la remercier et la saluer en retour.

Puis, elle se retourna et regarda sa mère qui brillait elle aussi, étendue au soleil. Sa peau, éclairée par la lumière du jour, avait quelque chose de la nacre. C'était comme si chacun des minuscules sillons qui couvraient sa peau avait été cousu d'or et que de minuscules paillettes argentées s'étaient déposées délicatement sur toute la surface. Des lucioles avaient gommé chaque petit recoin de pâleur et d'ombre pour en faire des éclats d'étincelles. Sa mère était une créature céleste aux reflets orangés, auréolée de lumière. Élise cligna des yeux plusieurs fois, comme pour s'habituer à ce corps étincelant qui l'aveuglait.

À petits pas, ses sandalettes rouges s'approchèrent du lit. Élise se mordilla la lèvre inférieure. Puis, sa main hésita un instant. Son index et son pouce, qui vérifiaient machinalement que ses petites boucles d'oreilles en forme de fraises étaient dans le bon sens, s'arrêtèrent de bouger. Elle déposa sa main sur le bord du lit, pour s'approcher de sa mère. Voilà maintenant plusieurs semaines qu'on lui interdisait de la voir. Mais sa mère avait besoin d'elle. Et à seulement douze ans, Élise avait besoin de sa mère. Sa mère, si forte et si douce. Sa mère, si fragile et si irremplaçable. Tout manquait à Élise. Sa voix qui l'appelait, la grondait ou lui racontait des histoires. Ses lèvres sucrées à l'orange, qui l'embrassaient sur le front ou lui chuchotaient à l'oreille des mots qui la rassuraient. Ses mains qui caressaient ses longs cheveux. Ses sourires acidulés qui pétillaient. Son parfum d'été. Tout lui manquait. C'était si agréable de pouvoir l'approcher à nouveau, de sentir qu'elle était encore là, rayonnante. Élise approcha sa main du visage de sa mère. Le bout de ses doigts vint effleurer ses joues, puis le coin de ses yeux. Son nez vint caresser son cou pour y cueillir quelques zestes d'orange argentés. Élise avait la gorge nouée. Sa mère était toujours aussi douce, et elle sentait toujours aussi bon. La fillette sourit en se disant qu'elle repartirait ce soir chez elle avec ce précieux trésor. Mais en l'espace d'une seconde, cet état d'ivresse fut renversé par un sentiment d'angoisse. Et si sa mère se réveillait ? Et si sa mère se retrouvait toute seule dans cette grande chambre blanche ? Et si sa mère ne savait même pas qu'elle était venue la voir ? Et si sa mère pensait qu'elle l'avait oubliée ? Élise cligna des yeux plusieurs fois, comme pour chasser ces idées noires, et un battement de cils lui souffla une idée lumineuse. La jeune fille quitta la chambre dont on lui avait interdit l'accès, le regard brillant d'une satisfaction nouvelle.

Le matin suivant, la lueur de l'aube avait la couleur de l'espoir. Après avoir cligné des yeux plusieurs fois, sa mère sortit du coma et trouva deux petites fraises accrochées à ses draps. Sa fille avait laissé, entre elle et les draps blancs de la mort, deux pépites rouges de lumière étincelantes d'amour.