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 Famille Histoire

Vendanges tardives 

Nicole Rousseau

Nicole Rousseau

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J'en ai trouvé un autre, dimanche, sur le talus, à la lisière du champ.

Dès que l'on peut, on monte tailler les ceps, jusqu'à la lisière de barbelés. On met nos blouses, et pendant quelques heures, personne ne tire sur les points bleus qui se déplacent. Ça fait comme une trêve.
Depuis que les hommes sont partis, on fait de notre mieux pour préserver tout ce qui n'est pas détruit par les obus. Ce sont les vieux qui nous ont appris, et maintenant on se débrouille seules, pendant qu'ils gardent les enfants.

Un casque à pointe.

Je l'ai reconnu, c'était le petit jeune qui parlait de sa ferme, hier, au café. Si fier de parler français, si désolé de cette guerre qui l'éloignait de sa terre et des siens, pour aller se battre contre des paysans, des paysans comme lui.
Des paysans pas comme les autres : des vignerons. Il venait de Franconie, des coteaux pareils aux nôtres, mais une terre à vin blanc.
Au vieux Cyprien, il avait raconté les vendanges tardives, dans l'air glacé des aubes grises, et en parlant, avec son accent de froid, il avait suspendu le temps et la guerre pour quelques minutes. Cyprien avait souri de toutes ses rides, et c'était la première fois depuis deux ans, depuis que monsieur le maire était venu, la tête basse, apporter à sa femme le petit papier qui annonçait que leur fils unique ne reviendrait plus, qu'il était mort pour la France, là-bas, à Gallipoli. J'étais venue leur chercher une poule et je me souviens que Léonie avait tordu ses mains dans son tablier, comme si elle pouvait remettre son enfant à l'abri dans son ventre. Elle n'était plus jamais descendue au village, sauf une fois, pour voir monsieur l'instituteur qui lui avait montré sur une carte, où c'était, ces Dardanelles avec un nom de filles perdues, qui lui avaient dévoré sa chair et son sang.
Ce jour-là, comme elle s'en retournait chez eux, monsieur le curé s'était approché d'elle pour lui parler, et alors, elle avait eu ce regard terrible de silence et de désespoir. Mais lui, il avait insisté, jusqu'à ce qu'elle crache sur ses bottines cirées avant de continuer son chemin. Tout le monde avait baissé les yeux sur la place : le curé, il n'était pas en odeur de sainteté depuis qu'il avait béni le départ des conscrits. Désormais, elle attendait qu'un jour quelqu'un lui ramène un cercueil sur lequel se pencher.
Après le café et le sourire de Cyprien, le petit fantassin était reparti les larmes aux yeux. Je l'avais vu les essuyer furtivement du dos de la main, ces yeux maintenant grands ouverts au ciel de gris.
Il gisait là, calme et paisible, la main posée sur la fleur rouge que le froid de la nuit avait figée sur son uniforme, côté cœur.

J'ai repensé à ce poème d'Arthur Rimbaud, que j'ai appris à l'école. Ça m'embêtait de le laisser pourrir dans un fossé, alors en rentrant déjeuner, je suis passée voir Cyprien pour lui demander de venir m'aider à l'enterrer à l'orée des vignes qu'il aimait tant.
L'après-midi, on est revenus, mais Cyprien n'était pas seul. Léonie l'accompagnait. C'est elle qui a vidé les poches du jeune feldgrau, et j'ai su qu'elle espérait qu'une autre femme, loin là-bas, sur une plage des portes de l'Asie, s'était elle aussi penchée sur son petit bleu. Quand elle a noué le bandeau autour de ses yeux, je l'ai entendue murmurer : « Dors tranquille, Schängel ! » Elle a serré contre son cœur la photo d'une dame aux cheveux gris, après avoir lu l'adresse derrière. Léonie, elle sait écrire l'allemand, parce qu'elle est née en Moselle, dans une bonne famille, avant l'autre guerre.

Le petit Jean de Franconie, on l'a enterré hier, dans notre cimetière, derrière l'église en contrebas du vignoble.
Il n'y a pas eu de messe.
Mais tout le village était là.
Et Léonie, elle a mis sa robe noire, et elle a pleuré.