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Vacances en short 

Scribette

Scribette

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L'impact des gouttes sur le métal le tira de sa torpeur. La poêle sur laquelle tintinnabulaient les prémices de l'averse gisait sur l'herbe, abandonnée à côté du corps de Sophie, son épouse. Roger jeta un bref regard circulaire pour s'assurer que personne ne l'épiait. Tout était tranquille. La sueur sur son front se confondait avec la pluie qui s'intensifiait. Fort heureusement, lorsqu'ils étaient arrivés au terrain de camping, la veille, ils n'avaient obtenu qu'un emplacement éloigné pour dresser leur tente. Encore une lubie de Sophie, camper sous la toile ! Personne en vue, c'était le moment de faire disparaître les traces.

Et ce bruit sur le métal qui résonnait comme une accusation, et s'accélérait au rythme de l'averse ! En cinq ans de mariage, sa chère épouse avait pris quelques kilos et il n'envisagea donc même pas de la porter. Il la saisit à bras le corps sous les aisselles et, ahanant sous l'effort, la traîna vers leur couche précaire disposée directement sur le sol. Quelles vacances ! « À la dure ! », avait-elle lancé en riant, histoire de l'agacer un peu plus. Roger, à bout de souffle, laissa tomber Sophie sur le matelas et, sans l'ombre d'un remords, alla ramasser la poêle pour faire enfin cesser ce bruit dérangeant. Quelles vacances ! Non seulement il était installé de manière très inconfortable, mais il devrait se contenter d'un repas froid. Mais quelles vacances et quel idiot il était de ne jamais contrarier Sophie ! Et plus il était mal à l'aise, plus sa femme semblait y prendre plaisir. Mais pourquoi avait-il accepté ce plan stupide au lieu de passer ses jours de congés chez sa mère, comme d'habitude ? Elle l'avait traité de pantouflard, de gros nounours, de « fi-fils » à sa maman et, de guerre lasse, il avait fini par céder. D'ailleurs, il cédait toujours, c'était bien là son problème.

Lorsqu'il revint vers la tente, poêle en main, il entendit un gémissement suivi d'un grognement plus précis. Sophie se réveillait. Certes, il y était allé un peu fort, mais cela lui servirait de leçon et elle en serait quitte pour une belle bosse. Quelle idée aussi ? Le camping, passe encore, mais en short ! Et pendant tout le séjour ! Pas de pantalon dans l'unique valise, que des shorts ! Moins encombrants certes, mais de quoi avait-il l'air avec ses mollets velus et trop pâles ? Ri-di-cu-le, il était tout simplement ri-di-cu-le ! Et lorsqu'elle avait osé se moquer de lui, sa colère avait explosé et il lui avait abattu instinctivement la poêle sur le crâne. Elle l'avait bien cherché ! Peut-être ferait-elle plus attention à ses propos à l'avenir ?

L'agitation de l'autre côté de la fragile cloison de toile lui apprit que Sophie avait totalement repris conscience maintenant. Il passa la tête par l'ouverture et fut accueilli par un hurlement :

« Roger ! T'es devenu cinglé ou quoi ? Aïe ! Ma tête ! M'assommer avec la poêle, mais t'es complétement timbré mon pauv' gars ! ».

Sans un mot, Roger s'approcha d'un air piteux et s'agenouilla près de son épouse, assise en tailleur sur le matelas. La position mettait en valeur ses jolies jambes bronzées et il mesura alors la distance qui les séparait. Il eut un accès de pitié pour lui-même en réalisant que Sophie ne l'avait certainement jamais vraiment aimé, et il en ressentit une vive douleur. Comme à son habitude, il se confondit en excuses :

« Désolée, ma chérie, je ne sais pas ce qui m'a pris . . . Mais tu m'as énervé avec tes shorts ! Tu n'as plus que ce mot à bouche ! "Short" par-ci, "short" par-là ! Tu parles "short", tu t'habilles "short", tu lis "short" bref, tu vis "short" ! C'est un peu court comme horizon, avoue-le ! »

Sophie le regarda comme si elle voyait un fantôme, les yeux exorbités. Puis, sans transition, elle sourit, esquissa un baiser sur la joue de Roger tout en lui plantant un couteau dans la gorge.

« Et toi, c'est ta vie qui aura été "short", mon pauvre chou ! », lui susurra-t-elle à l'oreille au moment où il s'effondrait sur le matelas en ouvrant de grands yeux étonnés. Saisissant le manche du couteau, sa chère épouse le retira d'un coup sec de la plaie, libérant un flot de sang qui s'écoula à gros bouillons sur la couche précaire, puis elle essuya soigneusement la lame souillée sur le short de Roger.

Alors, sans perdre de temps et sans laisser transparaître aucune émotion, elle rassembla rapidement ses maigres bagages et quitta la tente, n'accordant même pas le moindre regard au corps inerte de celui qui avait été son mari. Sa valise d'une main, son sac de sport contenant ses chères revues dans l'autre, elle disparut à la faveur de la nuit. Quelques heures plus tard, confortablement installée dans le train, elle extirpa enfin de son sac le tout dernier numéro de Short Edition et l'ouvrit avec délectation à la page où figurait « Vacances en short », sa première nouvelle éditée sous son joli pseudonyme : Shortienne.