Temps de lecture
2
min

 Suspense Instant de vie

Un dimanche à l'hippodrome 

Joël Petit

Joël Petit

460 lectures

29 votes

D’un pas décidé, je me dirige vers la piste, centre névralgique du lieu ; je traverse cette atmosphère paisible, remplie d’une grande sérénité, que les chevaux nous donnent en cadeau à nous, les humains. Un champ de courses est un endroit assez paradoxal, qui, en dehors des épreuves, est comme endormi, vide, inutile, mais qui, par magie comme aujourd’hui, se transforme en une sorte de fourmilière géante où le cheval est au centre de tout.
D’emblée une odeur de crottin m’envoie le signe que je suis au bon endroit.
Une foule bigarrée m’entoure, l’imposante et immanquable pendule m’indique qu’il est déjà quinze heures trente passées, il faut hâter le sabot, j’arrive pile-poil pour le départ à seize heures de la quatrième épreuve, le Prix des Iles d’Or. C’est une course de trot attelé réservée aux pouliches de quatre ans, quatorze mille euros de prix, 2500 mètres, piste en dur, corde à droite, départ à l’autostart. Je lis rapidement toutes ces informations sur l’indispensable et très détaillé programme de l’après-midi. Cibelle du Midi est la grandissime favorite, devant Canta Amor et Chanson d’Occagnes pour un accessit. Le driver de Cibelle, casaque jaune et bleue et toque bleue, accompagné d’un lad, soulève et inspecte chaque sabot de l’animal, qui se prête très docilement à ces vérifications de dernière minute.
Devant les paddocks, la tension monte brutalement, l’heure tourne et les chevaux savent qu’ils doivent aller au travail, ils sont nerveux. Les drivers, assis sur la minuscule selle d’un sulky ultra léger, font une cinquantaine de mètres au pas calme, autour des quelques arbres qui forment un manège improvisé. À ce moment, j’ai cette impression étrange d’être fixé par l’œil immense de Cibelle, je saisis qu’elle va se battre pour la victoire. Chez les chevaux, la parole passe par l’œil. Cibelle du Midi est de couleur bai, elle porte un bonnet oreille du même bleu que la toque de son jockey. Un brouhaha de conversations mêlées m’enveloppe, et se mêle au flot continu des informations et commentaires déversés par les haut-parleurs, comme une bande-son d’un film de Tati. L’école de musique de la ville venue pour animer le lieu, joue au loin avec entrain, et ajoute à l’ambiance.
Les attelages se rendent au départ, au fond de la piste, loin des tribunes. Les jockeys en profitent pour faire quelques pointes de vitesse, qui impressionnent déjà. Le départ lancé s’effectue derrière un autostart, véhicule improbable, muni de deux ailes grandes ouvertes entraînant les chevaux, qui prend rapidement de la vitesse et lâche les concurrents, c’est parti.
Le bruit sourd et cadencé des sabots des seize concurrents en présence nous parvient tout d’un coup. Les jockeys bien calés dans leur sulky sont sous tension. Les corps puissants et aériens des chevaux bougent peu. C’est l’allure artificielle du trot qu’il faut tenir jusqu’à l’arrivée. Les pattes battent l’air à grande vitesse, les sabots frappent le sol dans une organisation bien cadencée. Au moindre galop constaté par les commissaires de piste, c’est l’élimination tant redoutée.
Les trotteurs vont repasser devant les tribunes bondées pour jouer l’arrivée. J’entends de nouveau le bruit sourd et profond du sol martelé, est-ce la Charge héroïque de John Ford ? ça y ressemble.
La chair de poule gagne les épidermes du public debout . Le speaker s’emballe, le film s’accélère.
Les chevaux fournissent un ultime effort, les corps sont ruisselants. Les spectateurs hurlent, encouragent leurs favoris, allez... allez... en levant le poing. Surprise, notre favorite se fait battre sur la ligne d’arrivée par le numéro neuf Charming Legend, remportant l’épreuve d’un souffle.
Canta Amor restée bien calée à la corde prend la troisième place.
Des parieurs crient leur joie, d’autres leur déception. Les plus heureux sont sans doute les enfants, qui n’ont pas partagé la tension nerveuse, voire l’anxiété de leurs parents. Ils s’en vont dépenser leurs gains parfois bien maigres, chez les marchands ambulants : crêpes fumantes à la confiture, gaufres bien saupoudrées de sucre vanillé, fraises tagada, barbe à papa. C’est tout ça, un dimanche à l’hippodrome. Moi, je n’ai pas parié.