P. Ka

P. Ka

336 lectures

80 voix

Au lointain, la campagne uniforme est entrecoupée par des éclairs sombres. Entre deux pylônes, villages, fermes, automobiles s’effacent à mesure que le fil du temps se déroule. Benoît a bien fait de mourir à deux pas d’une grande gare. J’aime le train, son rythme, sa mollesse. C’est un moyen de transport propice à l’introspection.
Une douleur logée au creux de la poitrine me sort de la contemplation. Après quelques minutes d’arrêt en gare de Valence, un groupe de voyageurs s’amasse dans l’étroit wagon, bruyants et désorganisés, à l’image du vivant. Je pense à ma fille, révoltée depuis sa plus tendre enfance et qui m’engueule chaque fois que je refuse d’aller voir les toubibs, de crever au pas de leur science. Je pense à Benoît que je n’avais pas revu depuis trente ans. Dans la cohue, un jeune boutonneux traîne des pieds en laissant son gros sac marin frotter contre les appuie-tête. Je le vois s’avancer avec la volonté d’un asticot et sais déjà qu’il va s’asseoir à côté de moi. Il dégage une forte odeur de sueur et pose le coude sur le seul accoudoir qui sépare nos deux places. Le grésillement de son casque électronique ressemble au bourdonnement de l’enfer. Génération d’emmerdeurs. Je lui dirais bien qu’il me dérange, qu’il n’a aucune considération pour mes vieux os, mais je n’ose pas. Peut-être n’ai-je pas envie de passer pour un vieux con, peut-être ai-je simplement la trouille.
Sans rien dire, je me laisse glisser contre la fenêtre. Le verre froid m’engourdit et mes lombaires se tordent atrocement. Pour oublier la douleur, je n’ai d’autre issue que le paysage qui s’étire à perte de vue, la pensée du temps qui passe et me pousse chaque jour davantage vers la sortie. Il n’y a pas de crainte à avoir. Benoît avait l’air en paix, lui que le moindre imprévu rendait terriblement nerveux. J’aime le train comme la vie qui coule encore dans mes veines.

Quand la porte automatique coulisse, les visages se relèvent, inquisiteurs. J’avance dans l’espace trop étroit laissé entre les sièges, le cul serré, le sac sur l’épaule en marchant de biais pour éviter de filer un coup de coude à quelqu’un. Mon front ruisselle et mon T-shirt colle à mes omoplates. Je n’ai même pas eu le temps d’imprimer mon billet. Plus un rond en poche. Quelque part, un contrôleur attend de me porter le coup de grâce.
J’avance. Dans la voiture, aucune rangée n’est vraiment libre. Les gens étalent leurs affaires pour éviter qu’on vienne s’asseoir à côté d’eux. Certains font mine de dormir, les jambes allongées de travers. Personne ne veut de moi, j’ai l’habitude. Mes parents diraient qu’il s’agit de faire son trou dans la société. À quelques mètres, une fille de mon âge a le nez dans ses révisions. Quand elle me sourit, le choc est dévastateur. Je l’emmènerai à Venise, je lui construirai des palais et, s’il le faut, je supporterai sa mère. Le grand Amour. Le problème est que ce genre de sentiments m’habitent deux à trois fois par semaine. C’est épuisant. Plus j’avance le long du couloir, plus la température monte. À son niveau, je n’aurais qu’à me pencher et lui dire une banalité pour entamer la conversation. Demander si la place est libre ? Si elle révise sa biologie ? Que je la trouve belle, que je me sens con. J’avance sans pouvoir ralentir. Derrière moi, le flot des passagers me pousse irrémédiablement. Je suis cramoisi, mes genoux cagnent, mes jambes sont molles, j’avance et mon cœur bat trop vite pour que la moindre pensée rationnelle atteigne mon cerveau. Je passe à côté de cinquante ans de bonheur sans même pouvoir effleurer son avant-bras gracile. L’histoire de ma vie. J’avance. Je suis battu, abattu, misérable. J’enfonce mon sac dans le compartiment deux rangées derrière elle et m’écroule sur le siège, casque sur les oreilles, musique à fond pour oublier que la Terre continue de tourner.

Les collègues m’avaient prévenue, l’uniforme modifie le jugement. Parfois en bien, en mal la plupart du temps. Heureusement dans notre profession, les insultes et les agressions ne sont pas aussi courantes que voudrait bien nous faire croire la télévision. Quand ça arrive, la solidarité nous tient debout, on appelle les flics, on rigole entre nous et ça passe. Le mal dont on ne guérit pas, c’est le quotidien des regards. Pas une journée ne passe sans son lot de remarques insignifiantes, de celles dont on ne s’étonne même plus. Est-ce que c’est une honte d’exiger un titre de transport ? Je paie mes impôts, mes factures, mon loyer, qui trouve à y redire ? Certainement ce fils à papa, écrasé contre son dossier comme un hérisson sur le bitume, à faire dans son pantalon de marque parce qu’il s’imagine sans doute que le train devrait être gratuit. Dire que si je ne portais pas cet uniforme grisâtre, il serait le premier à me reluquer le derrière.
Encore trente ans dans le giron du métier, peut-être cinq à continuer les rondes avant qu’on me transfère aux guichets. Avec les beaux jours, je mettrai des couleurs et de l’air sur chaque partie de mon corps. Je ferais des sourires à tout le monde sans jamais bouger de ma chaise, juste pour changer. Et tant pis si je prends du poids !
Alors que je m’approche du gamin, le train se met à ralentir. Je file entre les voitures interroger le talky, il est quitte pour sa contravention. Les freins crissent. Le mistral que l’on ne fend plus vient claquer contre les vitres. Le train s’arrête. Nous sommes au milieu de nulle part, quinze lourdes enveloppes de métal ayant perdu le sens même de leur course. J’espère que ce n’est rien de grave, un caténaire en panne ou bien des pierres sur la voie. L’envie me prend de rester là, à regarder par la vitre pendant des heures les corneilles dans les labours, qui bayent au train immobile.