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Dans la caserne où j’ai grandi et que mon père a quittée pour défendre son pays, j’ai manqué. J’ai manqué de tous les repas, de tous les jeux qui font le quotidien des enfants et j’ai vieilli très vite. Quand je me regarde sur la photo de classe emportée en souvenir, à dix ans déjà, malnutri, flétri, auréolé de cernes, j’avais l’air d’un vieux. Un adulte dans un corps d’enfant chétif, un môme sans sourire, les yeux mangés par la faim, frappés par la vie à laquelle j’ai rendu ses coups et dont j’attends debout la rossée prochaine.

Mort bombardé par on ne sait quel ennemi, peut-être allié, peut-être pas, alors qu’il marchait avec son régiment sur la route, mon père m’a légué une poupée de plastique que je me suis acharné à battre et battre encore, comme la vie qui rafle tout et extermine. Je me souviens des misères infligées à la poupée, énucléation, tonte du crâne et démembrement. Je me souviens du pain acheté à crédit, du linge que maman savonnait dans la rivière, des kilomètres de gravats et de danger, parcourus pour ramasser les fagots qui servaient à nous chauffer et à cuisiner. Je me souviens de cette armada de voyous qui insultait la vie, les hommes et leurs dieux, en hissant son drapeau noir sur les ruines désolées... Et puis le jour où on a annoncé à mon frère, Marwane, tout juste majeur, le décès de maman, alors qu’elle gravissait une côte, chargée de petit bois, ce jour-là, Marwane m’a arraché à la maîtresse d’école qui voulait m’adopter. Et on a quitté le pays.

À Izmir, notre passeur nous a conduits d’un appartement à un autre en attendant le départ pour la Grèce. Les deux-cent-cinquante kilomètres parcourus jusqu’au port turc de Bodrum, où nous avons embarqué dans un radeau à moteur décrépi, m’ont paru de tout repos comparé à notre traversée houleuse. En haute mer, le moteur a cédé et nous avons dû nous laisser porter par les flots devenus déchaînés, folle dérive de nous, brindilles fracassées contre les rochers d’une île déserte. La dépouille de notre passeur abandonnée à la mer, nous nous sommes enfoncés dans le cœur de l’île parsemée d’épines et de pommes de pin qui craquaient sous les semelles. Dans la forêt qu’un rien, une étincelle, une maladresse menaçait d’incendier, mon frère a remarqué des excréments de brebis tout frais qu’on a suivis à la trace. Sur un chemin descendant à la plage, j’ai ramassé un paquet de cigarettes vide et, à son alphabet, j’ai compris que j’étais en Grèce. En marchant encore deux heures dans le sable chaud, afin de rejoindre l’autre extrémité de l’île, nous avons été repérés par les garde-côtes puis arrêtés et conduits dans le camp de Kalymnos.

Marwane dit qu’on doit nous remettre un permis de réfugiés de guerre valable six mois pour circuler en Europe. Nous n’avons plus de passeur et il s’inquiète. Dans le camp, il court après les voyous, les combines des intermédiaires pas très nets, afin de franchir la frontière allemande.

Je voudrais pouvoir le remercier, lui et son sacrifice, lui rendre un jour une miette, des miettes, en échange de son océan de dévouement. Lui dire : « tu sais quoi, mon frère ? Je réussirai. Parce que je n’ai rien à perdre. Pour toi, j’inventerai un monde meilleur. »

Marwane m’a prévenu. Il est mort, le pays. Crevé, éventré, calciné. Et lui, de ses ruines fumantes, c’est ma peau qu’il a sauvée. En ramassant quatre cailloux polis par la mer et rouges comme la brique, abandonnés dans un recoin, je fais le vœu de devenir un élève sérieux, tenace et silencieux, d’avoir un toit et un travail. Si l’Europe nous accueillait, je pourrais devenir vieux. Mes enfants et mes petits-enfants feraient un jour le chemin à l’envers pour reconstruire mon village.

En réalité, entre les hauts murs rehaussés de fils barbelés, je me décourage. Combien de camps, combien de mers encore, combien de kilomètres à franchir avant de nous enraciner ?

Le soleil éblouissant de juillet darde et frappe la longue file insatiable des réfugiés qui attendent leur pitance.

Qui sommes-nous, sinon des enfants de guerre condamnés à dévaler sans fin ce siècle noir ?