Elodie Torrente

Elodie Torrente

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Piotr Oursinoff portait bien son nom. C’était un radin de première. Célibataire et sans enfants (ça coûtait trop cher), il passait sa vie à gâcher l’existence des autres. Dans ce domaine, il excellait.

Ce matin-là, comme tous les jours, il se leva à 7 heures, mangea de bon appétit après une toilette de chat, histoire de ne pas dépenser trop d’eau, puis sortit en ayant pris soin de fermer les compteurs de gaz et d’électricité. Au cas où ses voisins se brancheraient dessus pendant son absence.

Au rez-de-chaussée, il rencontra Madame Dupin, la vieille dame du deuxième. Comme tous les matins, il la bouscula puis l’admonesta au sujet des crottes de son chien, n’hésitant pas à la prendre par le bras pour l’emmener dans la cour et lui mettre le nez dessus. À quatre-vingt-neuf ans, la pauvre mamie subissait depuis des mois et sans pouvoir se défendre la maltraitance de son horrible voisin. Elle aurait dû éviter de sortir à cette heure, comme le lui conseillait sa petite-fille, mais les cris plaintifs de son caniche lui imposaient cette balade matinale.

Dans le hall, Piotr prit les prospectus publicitaires dans le bac réservé à cet effet, cracha sur certains puis les re-dispersa dans les boîtes à lettres. En sortant, il claqua la lourde porte cochère de l’immeuble plusieurs fois pour le plaisir sadique de réveiller tout le quartier.

Dans la rue, il déplaça les poubelles en plein milieu du trottoir afin d’obliger les poussettes emplies d’enfants chialeurs à emprunter la chaussée. Il monta ensuite dans sa vieille voiture cabossée au pot d’échappement percé. Comme à son habitude, il attendit qu’un gosse passe pour envoyer les gaz dans le nez du gamin qui toussa. Piotr afficha un rictus de satisfaction. Il emprunta la route qui menait à son travail et klaxonna au moindre ralentissement. Trente minutes après, il se gara sur la seule place handicapée disponible, rue de la Bourse, à deux-pas de son emploi. Il avait piqué sa carte à un employé en fauteuil de l’entreprise et en avait fait un fac-similé. Puis, en avance d’une demi-heure, il alla boire son café au bar de la place.

C’était Sonia qui servait, ce jour-là. Il l’avait surnommée « Pas-de-jugeote » et n’hésitait pas à le crier dans toute la salle dès qu’il la voyait derrière le comptoir. Il lui trouvait un vague air de ressemblance avec quelqu’un qu’il connaissait. Mais qui ?

Il commanda un café avec trois sucres et une larme de crème. Il n’aimait pas ça mais cette formule était au même prix que le café avec une goutte de lait. Un peu de gratis gratté chaque matin, c’était toujours ça de gagné.

La tasse vidée, il pinailla sur le tarif de sa consommation, pourtant inchangé depuis deux ans comme le lui répétait inlassablement Sonia. Il s’énerva mais, à la différence des centaines de matins précédents, il s’étrangla en plein monologue, victime d’une attaque foudroyante. Sonia – Pas-de-jugeote – savoura l’incident. Pour quelques temps, ce pingre tyrannique allait lui foutre la paix.

Tout en appelant les secours, elle fouilla la veste puis le portefeuille du syncopé à la recherche des papiers d’identité et de monnaie pour le café. Au milieu d’un tas volumineux de réductions en tous genres, elle découvrit une carte qui rendait l’énergumène encore plus détestable. Elle s’apprêtait à la remettre à sa place mais l’introduisit dans la poche arrière de son jean... Après tout, au cas où... Ce serait amusant... et si juste.
Piotr mourut dans l’ambulance.

À l’hôpital, on chercha un proche à contacter. Pas une photo ni même un nom n’apparaissait dans son portefeuille. À l’état civil, il était déclaré orphelin, célibataire et sans enfant. On l’examina. On se concerta sur son cas. Son corps fut transféré dans un autre service.

Au même moment, Marie-Louise Dupin reçut un appel téléphonique du Professeur Domont. Elle devait rentrer de toute urgence à l’hôpital. Elle aurait bien sauté de joie mais à son âge, c’était risqué. Au lieu de ça, elle appela Sonia, sa petite-fille, serveuse place de la Bourse.
— Allo, ma chérie ? C’est mamie. J’ai une excellente nouvelle ! Je rentre à l’hôpital !
— C’est vrai ? C’est enfin arrivé ?
— Oui, ils ont une rétine compatible. Un homme de 45 ans mort hier d’un AVC foudroyant.
— Oh, c’est génial ! Je finis dans une heure et je viens te chercher pour t’accompagner.
— D’accord, ma chérie. Je suis si heureuse ! Je vais enfin voir les crottes de Chouchou ! Oursinoff, l’imbécile du troisième, ne pourra plus crier sur moi.
— On en parlera tout à l’heure. Je dois y retourner. Bisous.

Sonia raccrocha, dubitative et excitée. Oursinoff ? Se pourrait-il que son client et le tortionnaire de sa grand-mère ne fasse qu’une seule et même personne ? Elle fouilla dans son sac. Elle y retrouva la carte subtilisée la veille dans le portefeuille du mourant. Elle se réjouit en constatant que le même nom apparaissait au-dessus de la mention « Je refuse expressément de donner mes organes. ».

En montant les marches pour aller chez sa grand-mère, Sonia prit toute la mesure de son geste. Pas-de-jugeote était morte en même temps que l’exécrable client. Sa grand-mère ne serait plus harcelée et allait échapper à la cécité. Mieux que tout : en permettant les prélèvements des organes du pingre, elle lui avait octroyé un peu d’humanité. Lui qui de son vivant n’avait jamais rien donné sauvait par son décès des malades. Elle sourit. Avec tous les radins qu’elle servait, il y avait peut-être un filon à creuser.