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 Suspense

Prisonnière 

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L’impact des gouttes sur le métal brûlant du toit me terrifie. Le rythme s’accélère, inexorablement. La chaleur, déjà forte ce matin, devient étouffante, liée à l’humidité. Je crains que la saison des pluies n’ait débuté. Je dois cependant poursuivre ma tâche, ne pas ralentir, ne pas faiblir.
Alia s’est échappée hier. Elle a profité d’un moment d’effervescence dû à la relève des vigiles pour se glisser dans le flot de celles qui sortent. Elle n’est pas rentrée à la tombée du jour. Peut-être a-t-elle réussi. Peut-être. Peut-être pas. La pluie qui martèle la prison diminue ses chances. Survivre au dehors, seule, dans cette jungle hostile, relève de l’exploit. Mais c’était notre rêve : partir, fuir. Être libre. Quelques jours, quelques heures, au moins.
Le chant des gouttes d’eau sur les tôles s’amplifie. L’atmosphère est irrespirable. Je travaille sans relâche. Depuis que je suis prisonnière ici, je suis affectée aux plus basses besognes. Toute la journée, je nettoie les cellules. Alia, qui œuvrait à mes côtés, a été désignée pour une tâche plus dure encore : l’entretien des communs de ce bagne immonde. Elle n’a pas supporté l’idée d’être reléguée dans les bas-fonds.
Je suis seule désormais dans cette cohue indifférente. Nous sommes toutes esclaves. Toutes ensembles, et pourtant isolées. Personne ne se soucie de l’autre. Nous n’avons qu’un but : obéir. Se faire oublier. Ne pas déplaire. Ne pas se faire remarquer. Tenir. Servir la Cause, afin de ne pas être éliminée.
C’est maintenant un torrent qui se déverse sur la toiture. Je crains de ne jamais revoir ma chère compagne d’infortune, ma sœur. Si je résiste encore deux jours, je serai sans doute dirigée vers un autre service. Pas moins pénible, certes, mais différent. Enfin, un petit changement dans ma vie de galérienne. Je ne dois cependant pas m’attendre à un destin de rêve. J’ai un physique très banal. Pas une beauté. Pas une force de la nature. Je rejoindrai probablement le bataillon des esclaves affectées à la confection des murs et la réfection des locaux vétustes. Rien de glorieux, mais la satisfaction de ne pas être mise à la disposition des « hommes ».
Toutes ici détestons et redoutons ces mâles supérieurs qui profitent de notre labeur. Ils vivent en parasite sur notre dos et paressent à longueur de temps. Rien ne compte pour eux que leur jouissance, leur bon plaisir. Et servir la Cause, aussi. Mais à leur manière, qui est infiniment plus supportable que la nôtre. Je me tiens loin d’eux. Je ne dois jamais oublier que déplaire, c’est mourir.
Le jour décline, mais pas la pluie. Celles qui sont parties travailler à l’extérieur sont de retour. Elles sont exténuées, certaines quasiment moribondes, et beaucoup manquent à l’appel. Le déluge a décimé les rangs. Avant de prendre un peu de repos, elles doivent encore rendre compte de leur activité. Puis elles s’écroulent dans leur coin. Certaines ne se relèveront pas. C’est encore du travail pour moi. Nettoyer, balayer, évacuer les déchets... et les corps.
J’écoute la pluie, et je pleure Alia.
Une nouvelle journée commence. Je crois que les averses se sont calmées. Je suis à l’ouvrage bien avant le lever du soleil, lorsque une gardienne vient me chercher. Je la connais. C’est Tara, une des plus cruelles. Elle me regarde à peine, se rue sur moi, et me pousse sans ménagement vers la salle haute. Je ne respire plus. Ai-je failli ? Ai-je manqué à un de mes devoirs ? Ai-je été dénoncée ?
Je tremble de peur. Tara, sans pitié, me bouscule, et pour finir, me propulse dans l’immense hall surpeuplé auquel je n’ai jamais eu accès jusqu’à aujourd’hui. La lumière est aveuglante. Je suis pétrifiée. Ont-ils retrouvé Alia ? Et dans ce cas, serais-je accusée de complicité ? Condamnée, puis exécutée ?
Il fait moins chaud ici. Une brise légère circule. M’habituant à la vive clarté, je regarde autour de moi. Ce n’est pas un tribunal. Je rejoins le troupeau des recluses massées là. Si je suis ici pour une sanction, elle a déjà été prononcée. La peine va nous être appliquée, imminente. La mort, déjà ?
Je ferme les yeux. Mais alors que je renonce à la vie, un chant s’élève. Ténu tout d’abord, puis de plus en plus fort. Je me sens soulevée. Je titube au chœur de la foule compacte. Je tente de m’accrocher à une de mes voisines, qui se dégage d’un mouvement sec.
Je tombe. Ne pas rester à terre, ne pas finir piétinée. Je me relève, éblouie dans la lumière du matin. Le vacarme est assourdissant. L’air est plus vif, exaltant, et soudain, je comprends : je bondis, je m’élance dans le ciel, loin de la ruche, à tire d’ailes.