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 Suspense

Prisonnière 

Suvy56

Suvy56

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L’impact des gouttes sur le métal scandait inlassablement les minutes qui bâillonnaient les heures. Depuis combien de temps était-elle enfermée ? Elle ne savait plus, ayant perdu connaissance à plusieurs reprises et toute notion du temps. Elle était attachée, les deux bras écartés à ce qui lui semblait être des anneaux métalliques, au raclement qu’elle avait perçu quand elle avait encore la force et l’espoir d’essayer de se libérer. Elle n’avait plus ni l’un ni l’autre et n’était plus que douleur et épuisement. Elle s’était écorché la gorge à essayer de crier mais n’avait produit que des halètements rauques qui n’avaient aucune chance de percer les parois de sa prison. Ses pieds touchaient tout juste un sol qui parfois se dérobait sous elle. Il lui fallait lutter pour rester debout, mais l’était-elle vraiment ? Elle tentait de replier les jambes de temps en temps pour les soulager, mais la douleur qui irradiait alors ses bras la conduisait au bord de l’évanouissement et elle reprenait appui péniblement sur ses jambes à la torture, luttant pour rester consciente. Jusqu’à sa prochaine défaillance. Le staccato des gouttes l’obsédait ajoutant à la torture des liens. Le bruit était tout proche d’elle. Parfois il lui semblait qu’il enflait et se rapprochait jusqu’à l’engloutir. Chaque goutte agressait son oreille dans ce silence de fin du monde où seule sa respiration de plus en plus hachée perturbait par intermittence leur régularité de métronome. L’air réverbérait les sons comme si l’endroit où elle était tenue prisonnière était isolé et vide de toute trace de vie. Elle avait froid, à peine un courant d’air pourtant, comme une fenêtre ouverte, mais un froid glacial et mordant qui lui cisaillait le corps. Des milliers d’aiguilles glacées fouillaient sa peau qui semblait s’ouvrir et se désagréger sous la caresse insistante et brûlante. Ces attaques embrasaient la totalité de son corps à l’exception du côté gauche de sa tête qui palpitait comme une braise incandescente. Une vague d’effroi la submergea quelques secondes à l’idée de ce qui l’attendait. Elle ne se souvenait de rien, juste un immense trou noir et le réveil pour découvrir ses bras emprisonnés, ses jambes arc-boutées sur un sol instable, la douleur dans sa tête, le bruit lancinant des gouttes. Elle reprit lentement le contrôle, s’efforçant de caler le rythme de sa respiration sur celui des gouttes. Des gouttes de quoi d’ailleurs, une fuite d’eau venant d’une hypothétique tuyauterie ? Elle n’arrivait pas à projeter un lieu, ni même un espace qui lui semblait tour à tour confiné puis infini.
Elle affleura à la conscience, un bruit venait de rompre le silence et l’arracher au sommeil tentateur. Un bruit différent, encore lointain mais qui se rapprochait. Un ronronnement, un grognement qui devient bientôt un rugissement, puis un miaulement strident qui lui déchira l’oreille. Quel monstre s’approchait d’elle, pour lui faire quoi ? Elle ne pourrait pas se défendre, impossible de bouger sauf à torturer un peu plus son corps. Un claquement sourd puis des crissements ouatés qui se rapprochaient, de plus en plus lourds. Elle imagina un énorme sanglier qui allait la humer de son ignoble groin avant de fourrager dans ses chairs à vif pour assouvir sa faim. L’image d’une forêt s’imposa à son esprit. Elle devait être dans une forêt. Non, impossible, elle était attachée à l’intérieur de quelque chose, à moins que les arbres n’aient pris vie comme dans Le Seigneur des anneaux et veuillent la digérer lentement. Étaient-ce des gouttes de sève qui s’écrasaient sur le métal et allaient l’envelopper progressivement dans un cocon sirupeux pour se nourrir d’elle ? Mais que viendrait faire du métal dans une forêt ? Elle perdait la tête. Elle voulut porter sa main droite à sa tempe qui la brûlait comme un tison ardent mais son épaule hurla de douleur sous le choc. Elle perdit de nouveau connaissance.
Quand elle émergea de son coma, la peur la tétanisa. Ça fourrageait autour d’elle, grincement, arrachement, la bête déchiquetait et s’approchait d’elle inexorablement. Le froid se faisait plus pressant comme si lui aussi fuyait le danger et espérait trouver en elle une alliée. Celui qui l’avait enfermé avait sans doute verrouillé la porte, pensant sa proie à l’abri, mais un autre prédateur était en train de lui voler son dû. Elle se mit à espérer que son bourreau initial survienne et la débarrasse du monstre, elle avait moins peur d’un homme, aussi pervers soit-il, que d’une bête affamée. L’entrée devait être difficile à forcer car la bête ahanait sous l’effort. Un dernier craquement puis le bruit s’éloigna comme à regret. La bête traînait la patte. Une immense vague de soulagement l’envahit et lui fit oublier pendant quelques secondes la douleur. Le bruit des gouttes reprit bientôt son refrain au rythme du battement de ses tempes.
Elle s’était encore assoupie et émergea lentement. Les sens en alerte, elle épia la nuit. La bête revenait, le même pas pesant, les mêmes crissements de bottes. Depuis quand les sangliers mettaient-ils des bottes ? Les images effrayantes de Bernie Wrightson dans L'Année du loup-garou de Stephen King s’imposèrent à elle. Elle délirait ; n’eussent été ses douleurs bien trop réelles, elle se serait cru dans un mauvais rêve. Tout à coup, un éclair aveuglant troua sa nuit, l’œil jaune de la bête était sur elle, elle allait la dévorer, elle s’évanouit.

Le camion s’était arrêté à quelques mètres de la camionnette encastrée dans l’arbre. Le chauffeur s’extirpa péniblement de l’habitacle surchauffé pour fouler la neige qui, sur les bas-côtés, frisait les vingt centimètres d’épaisseur. Ces cent-dix kilos se mouvaient avec difficulté dans cette purée immaculée qu’il écrasait sans ménagement de ses bottes en cuir. Le choc avait dû être terrible, le van en tôle donnait l’impression de faire corps avec l’énorme chêne qui avait stoppé net sa course. Il s’approcha de l’habitacle, mais la nuit était noire et il ne voyait rien d’autre qu’une vague forme, impossible d’être sûr qu’il s’agissait d’un corps. Il essaya pendant quelques minutes d’ouvrir la portière, mettant tout son poids dans la traction, la tôle gémit cruellement mais elle était trop froissée et ses efforts furent vains. Il repartit vers le camion et se saisit de son démonte-pneu ainsi que d’une puissante lampe torche. Il se dirigea pesamment vers l’épave. Il alluma sa lampe torche, parcourut l’habitacle surélevé en se hissant sur la pointe des pieds et aperçut une forme moitié suspendue par la ceinture de sécurité, les jambes tordues. Le faisceau se figea sur le visage exsangue d’une jeune femme. D’une plaie béante à la tempe goûtait lentement du sang qui s’écrasait en globules épais sur la tôle ondulée comme un robinet mal fermé. Les yeux écarquillés d’horreur papillonnèrent une fraction de seconde puis s’éteignirent. Il s’arma de son démonte-pneu et s’attaqua à la tôle.