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 Instant de vie

Pourquoi pas ? 

Liza Kerivel

Liza Kerivel

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Alors que je me sens vidée de tout ce que j’ai été un jour, avant d’être mère ; moi, la femme immobile qui observe de loin ses enfants qui se disputent parce qu’ils n’arrivent pas à se mettre d’accord, Le Monde de Némo ou bien Le Roi Lion ; alors que je me retrouve de plus en plus souvent assise sur cette chaise à les regarder d’un œil distrait au lieu de me mettre à genoux, râper mon pantalon pour les poursuivre à quatre pattes dans toute la maison ; alors que je me sens de moins en moins chez moi, que peut-être même j’ai fini par m’installer chez eux, ignorant tout de ce qui me faisait vibrer avant, de ce que j’aurais voulu faire de mieux ; alors que je compte de plus en plus lentement les heures qui me séparent du coucher avec cette impression pesante d’avoir échoué à nous faire rêver ; maintenant que chaque matin, comme une chienne esseulée, je renifle les cheveux blancs venus coloniser mon crâne, juste au-dessus de mes oreilles en ne pouvant m’empêcher de leur en vouloir pour tous les moments qu’ils m’ont volés et que je ne leur ai pas repris, à tous ces progrès que moi, je n’ai pas faits parce que le temps manquait toujours ; à cet instant où ma vie vient s’écrouler sous mes yeux sans que je parvienne à la retenir, toi, tu me demandes : « Et si on en faisait un petit dernier ? »
Tu es si loin de moi, à ce moment-là.
Tu te tiens debout, à mes côtés, comme toujours. Ta main calleuse serre les barreaux en bois de ma chaise.
Mais enfin, où suis-je ? Les enfants ont beau hurler, je ne les entends plus.
Tu me donnes froid. La neige qui tombe en moi assourdit tout. Ta présence fulmine dans un polo aux épaisses rayures bleu marine et roses. Ces traits sur ton pull-over viennent aspirer toutes les couleurs, toutes les lumières alentour.

Après, il reste des souvenirs d’étudiants, quelques meubles. Bien sûr qu’il reste quelque chose.

Je devrais peut-être m’étonner de ta question. Il n’en est rien. Figure-toi qu’au contraire, je m’y attendais. Je savais qu’un jour, elle s’avancerait vers moi et qu’alors, je ne pourrais l’éviter car son pas serait trop décidé.
Ce que j’ignorais, en revanche, c’était le moment que tu choisirais pour me dépasser.

Je voudrais qu’ils se taisent.
Tous.
Je ne trouve rien à te répondre ; à peine naît un sourire maladroit qui se coince entre mes lèvres. La vraie solitude ne connaît que les cris ou le silence. Tu n’aimes pas mes cris. Tu détestes le silence.

Maintenant, la pluie commence à tomber.
Et tout le linge à rentrer...
Le vent s’est levé et je ne sais toujours pas quoi dire.

Tu reposes ta question sans attendre, un peu comme s’il y avait urgence, tout à coup, à connaître de quoi demain sera fait. Tu ne me demandes pas vraiment mon avis. Cela n’a, au fond, aucune importance. Tu reprends tes vieilles habitudes. Tu espères seulement me précipiter dans un accord de principe : « Hein ? Dis ? Qu’est-ce que tu en penses ? »
J’ai toujours été prise de court par ma vie.
Je te dis que je n’en pense rien pour le moment.
Puis, je me reprends. « Pourquoi pas ? »

Un rien te suffit. Je mesure toute la puissance dont tu jouis face à moi : tu sembles pleinement satisfait, comme comblé par mon propre vide.
Tu retournes déjà auprès des tiens. Leurs rires ont fait virer les couleurs de ton polo. J’entends ta voix un peu autoritaire, un peu lointaine, aussi : « Et bien puisque c’est comme ça, ce sera Le Livre de la Jungle. »

Je voudrais tant être comme toi. Avoir encore quelques certitudes. Oser. Décider. Je suis une vieille femme de trente-cinq ans qui ne sait plus dire autre chose que ça : « Je suis une vieille femme de trente-cinq ans. »