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Véro Lo

Véro Lo

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J’adore quand papa vient me réveiller très tôt le matin. Il est 5 heures. Il tapote à la porte de ma chambre et vient doucement me tirer du sommeil. « Allez, lève-toi, c’est l’heure », me chuchote-t-il à l’oreille, pour ne réveiller ni maman ni Sandra, ma grande sœur.

Les paupières encore lourdes, je le rejoins dans la cuisine où il a déjà préparé mon petit-déjeuner. J’aime ce petit moment d’intimité entre mon père et moi, cet instant rien qu’à nous.

Après la naissance de ma sœur, mon père a toujours rêvé d’avoir un fils. Un garçon, l’héritier du nom, sa fierté. Alors j’essaie de ne pas le décevoir. Je ne sais pas si je suis à la hauteur de ses attentes mais je fais de mon mieux. Je travaille bien en classe, je suis toujours dans le trio de tête. Maîtresse dit que j’ai beaucoup de facilités en vocabulaire et en orthographe. Je crois que papa est fier de ça, lui qui a très tôt quitté l’école. Il m’impressionne, mon père. Je l’admire et je le crains tout à la fois. Ses colères sont violentes et ses yeux d’une noirceur terrible dans ces moments-là. Il me dispute toujours devant maman lorsque je rentre de l’école le pull ou le pantalon déchiré après une nouvelle bagarre dans la cour de récréation, mais en cachette, seul avec moi, il me fait profiter de quelques-uns de ses conseils pour améliorer ma défense.

Pour lui faire plaisir, je partage avec lui de nombreuses activités. Nous passons des heures à jouer ensemble avec ma moto téléguidée. Le train électrique que j’ai reçu en cadeau à Noël parcourt son trajet sur ses rails multicolores des heures durant et nous passons un temps fou à monter et démonter mes mécanos. A la rentrée prochaine, papa veut m’inscrire au foot. On est allé ensemble m’acheter des crampons. Je n’ai pas osé lui dire que j’aurais préféré faire de la danse...

Je déteste aller pêcher, je trouve ça tellement ennuyeux. Pourtant, quand je vois le sourire sur le visage de mon père à l’instant où il me propose de l’accompagner, je ne me sens pas le courage de refuser. Alors j’accepte de le suivre dans sa petite virée matinale au bord de l’eau. J’avale mon chocolat au lait en vitesse, je saute dans mon short et glisse une casquette sur ma tête, j’attrape le filet de pêche, la boîte contenant les appâts soigneusement préparés la veille par mon père, et je le suis.

Le soleil n’est pas encore levé au-dessus du Bassin mais déjà plusieurs pêcheurs sont à leur poste. La pointe de la jetée disparaît encore sous la brume matinale. Le clapotis des vagues berce mes oreilles d’enfant et l’odeur de la mer gonfle mes narines. Je respire profondément et me laisse aller à ce moment de douceur. Mon père est là à mes côtés, il prépare son filet qu’il laisse doucement glisser le long du poteau du ponton. Plouf, dans l’eau ! Je me penche sur la rambarde pour le voir lentement disparaître sous la surface. Je le vois absorbé par l’eau et puis plus rien, il ne semble plus y avoir qu’une corde qui se balance dans l’eau, suivant le flux et le reflux.

Au gré de ma rêverie, mon esprit me ramène à notre petite maison de vacances, toute proche de la place du marché. J’y vois ma mère paisiblement allongée sous les draps, encore endormie. Je repense à l’histoire que je l’ai souvent entendu raconter. Le jour de ma naissance, elle partageait sa chambre avec une autre maman, qui venait d’avoir un petit garçon. Il paraît que mon père était aux anges lorsque la sage-femme lui a annoncé qu’il y avait désormais un petit gars dans la famille.

La voix de papa me tire soudain de mes pensées. Il est temps maintenant d’appâter les petits poissons. On appelle ça des éperlans. Je prends dans ma main une poignée de cette mixture faite de farine et d’un je ne sais quoi un peu gluant censé les attirer. Je la jette le long de la corde du filet. L’eau est blanchie par la farine qui finit par s’y diluer. Encore une poignée, et là commence la longue attente. Accoudés, papa et moi surveillons de près le piège à poissons. Mon père semble y accorder tellement d’importance, alors je reste à ses côtés, stoïque. J’ai un peu froid mais je ne dis rien, l’instant est trop solennel.

Après de longues minutes de patience, papa commence à remonter le filet. Je le regarde lentement émerger de l’eau. C’est le seul moment que j’aime. Arrivé à la surface, c’est toujours une surprise de découvrir ce qu’il a à nous offrir. Il nous ramène parfois des étoiles de mer ou des coquillages. Mais je trépigne de joie chaque fois que je vois y frétiller toute une ribambelle de petits poissons argentés. Papa les récupère délicatement avec son épuisette et les dépose dans un seau d’eau de mer. Maman les fera frire pour le repas de ce soir.

Sur le chemin du retour, je pense déjà à l’après-midi que nous allons passer ensemble, papa et moi. Il m’a promis hier de m’apprendre à conduire, sur le grand parking à côté du marché. Je décide dans ma tête que, pour l’occasion, je mettrai ma cape Superman, celle que je viens de recevoir pour mon dixième anniversaire. En attendant, je glisse ma main dans celle de mon père et je la serre très fort. De l’autre, je porte fièrement mais avec peine le seau plein d’éperlans, bien trop lourd pour mon petit bras d’enfant, ce que, par fierté, je n’avouerais à mon père pour rien au monde.

Plus tard, je travaillerai dans la mécanique et j’aurai mon propre garage, comme papa. Ce n’est pas pour rien que tout le monde dit qu’avec mes cheveux courts, mes taches de rousseur et mes yeux verts, je lui ressemble beaucoup.

D’ailleurs, l’autre jour, quand maman m’a demandé d’aller acheter du pain à la boulangerie, en me voyant entrer une dame a dit : « Comme il est mignon ce petit garçon ! ». J’ai rougi jusqu’aux oreilles et, ma baguette sous le bras, j’ai vite pris la poudre d’escampette, en entendant derrière moi la boulangère répliquer : « Mais non madame, vous n’avez pas vu ses boucles d’oreilles ? C’est une petit fille, voyons ! ».