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 Instant de vie

Nouvelle vie 

Marie

Marie

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Pour l’occasion, elle avait fait l’acquisition d’une paire d’escarpins à talons, rouge vif. Un peu trop audacieux pour son âge, sans doute... C’était stupide, elle ne les remettrait jamais, et puis, dans le journal, la photo serait en noir et blanc...
Elle esquissa un petit signe de la main en direction d’une vague connaissance qu’elle avait aperçue de loin et se dirigea en jouant des coudes vers un groupe qui la hélait à grands cris. La sangria commençait à produire son effet. Des verres s’entrechoquaient. Jaillis du fond de la salle, des éclats de rire transpercèrent le brouhaha. Des hurlements stridents détournèrent un instant tous les regards vers un enfant qui était tombé. Elle avait enfin réussi à fendre la masse des corps agglutinés et avait rejoint le groupe.
« Alors Isa, ça y est ! Veinarde ! Je paierais cher pour être à ta place... Tu vas nous manquer, tu sais... » Elle souriait, étourdie par ces bribes de phrases interceptées au vol, étreinte par des bras confraternels et chaleureux, portée en triomphe par tous ces témoignages de sympathie, tous ces gages de popularité, radieuse, telle qu’elle devait l’être. Bien sûr, elle était heureuse... Qui ne l’aurait pas été à sa place ? Et puis, sa retraite, elle l’avait bien méritée. Elle allait enfin pouvoir profiter de la vie, n’est-ce pas ? Si elle avait des projets ? Oui, oui, elle ne risquait pas de s’ennuyer, ça non ! Entre son club de randonneurs dont elle accepterait peut-être maintenant la présidence, ses responsabilités au sein d’Ammesty international, et ses cours de yoga...
Elle ne comptait pas s’inscrire à l’université inter âges ? S’étonna quelqu’un d’un ton qui lui sembla vaguement réprobateur.
« Mais si, si, évidemment », s’empressa-t-elle d’enchaîner, comme si elle se sentait coupable d’un oubli impardonnable. Les conférences de géopolitique la tentaient – elle n’arrivait pas à se rappeler qui lui en avait parlé, ni ce que ça signifiait au juste... –, et elle allait sans doute se mettre au grec moderne... Ses dernières paroles n’eurent pas d’écho et s’évanouirent dans la confusion générale.
Le groupe se délitait. Certains, d’un subtil mouvement de rotation, s’étaient retrouvés absorbés par la compagnie voisine. D’autres, levant haut leur verre qu’ils serraient fermement, se frayaient un passage au milieu de la foule pour aller discuter ailleurs. Bientôt, elle se retrouva seule avec une collègue qui, de toute évidence, cherchait un prétexte pour s’esquiver. Elle ne lui en laissa pas l’occasion et après avoir bafouillé un « à tout à l’heure » à peine audible, elle s’éloigna, faisant mine de chercher quelqu’un, ne sachant où poser ses yeux, se sentant confusément exclue d’un monde auquel elle n’appartenait déjà plus.
Elle sortit de la salle où avait lieu la réception, emprunta un couloir désert dans lequel le claquement de ses talons résonnait de façon incongrue et quelques marches plus loin, elle s’arrêta devant une porte bleu électrique, souvenir écaillé d’un lointain club d’art plastique. Elle franchit le seuil de la classe. Sur le tableau s’enchevêtraient des griffonnages maladroits à la craie de couleur, des « bonnes vacances » et « à l’année prochaine » à l’orthographe approximative... Des papiers de bonbons et des miettes de gâteaux jonchaient le linoléum, témoins abandonnés du traditionnel goûter de fin d’année. Machinalement, elle passa entre les tables en désordre, redressa une chaise, gomma du bout du doigt un graffiti. Elle s’assit derrière son bureau. À quoi avaient servi les quarante années passées là ? Qui se souviendrait d’elle ? Elle entrevit vaguement quelques silhouettes d’adolescents avec lesquels elle avait entretenu des liens privilégiés, mais était-ce suffisant pour justifier toute une existence ? Elle avait rabâché des années durant les mêmes règles de grammaire, décortiqué les mêmes textes, annoté des milliers de rédactions, cabotiné devant un auditoire toujours plus indifférent à cette actrice vieillissante qui récitait un texte auquel elle ne croyait plus depuis longtemps. Et pourtant, à l’heure de sortir de scène, elle regrettait déjà ce à quoi elle avait tant voulu échapper. Devant elle, pitoyable Sisyphe condamnée aux loisirs forcés à perpétuité, s’alignaient des pages blanches qu’elle allait devoir noircir d’une débauche de vaines activités – paravents dérisoires contre la solitude et le néant.Les yeux embués, elle déchira quelques polycopiés oubliés sur son bureau et les jeta dans la corbeille à papier avec un stylo rouge mâchonné, derniers vestiges de toute une carrière .
Elle se leva et sortit sans un regard derrière elle. En bas des escaliers, elle tourna à droite vers la salle des professeurs. Avec ses stores baissés, ses chaises retournées sur les tables en formica, ses ordinateurs recouverts d’un suaire noir jusqu’à la rentrée prochaine, la pièce avait un aspect sépulcral. Elle se dirigea vers son casier pour récupérer un ultime manuel qu’elle devait rendre à la bibliothèque. Son nom avait déjà disparu, remplacé par celui de la nouvelle collègue nommée sur son poste. Une jolie fille – comme toutes les jeunes filles – très volubile, peut-être un peu trop sûre d’elle... Elle lui avait prodigué quelques conseils reçus avec une déférence polie, et l’avait invitée à son pot de départ, invitation acceptée sans enthousiasme ni reconnaissance excessifs, ce qui l’avait un peu agacée.
Avant de s’en aller, elle passa par les toilettes et, penchée au dessus du lavabo rempli de tasses à café sales, elle s’approcha du miroir. Elle mouilla un kleenex au robinet et frotta énergiquement son rimmel qui avait coulé. En quelques coups de brosse à cheveux, deux traits de rouge à lèvres et un nuage de blush, elle redessina son masque de retraitée heureuse et épanouie et partit se mêler au monde des vivants.