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Quelques semaines plus tard, ce fut au tour de Madame AUSTIN d’être victime d’une embuscade. Elle vivait seule avec sa fille et ses quatre chiens bergers allemands sur une modeste ferme produisant du lait, des légumes et des agrumes qu’elle vendait sur les marchés locaux. Ses quatre chiens loup dressés pour l’attaque, étaient sa sauvegarde, et elle leur faisait une confiance aveugle pour assurer leur protection sur les limites de son domaine et même au-delà, prétendait-elle. (Le mot domaine est ici employé ironiquement car il n’y avait pas d’orgueilleux grands domaines chez nous !). Personnage de roman que cette dame singulière que je me dois de vous présenter un peu.
Son patronyme à consonance anglo-saxonne conférait à sa personne un peu de ce chic qu’on accorde aux Anglais, et il est vrai que son allure générale était empreinte d’une certaine classe soulignée par un air déterminé qui impressionnaient le commun.
Toute jeune fille, dans les années trente, elle avait tapé dans l’œil d’un officier anglais lors d’une escale de son bateau école à Djdijelli. La romance locale raconte que c’est en grimpant comme un félin dans les gréements du vaisseau, que sa fougueuse beauté avait subjugué le fringant lieutenant britannique qui avait été séduit, le soir même, par sa panthère, à l’issue d’un bal donné au Casino de la plage, en l’honneur de l’équipage. La belle ne faisant rien dans la tiédeur, il s’ensuivit un mariage dans l’année, une démission de la Royal Navy, un bébé en chantier et une installation sur sa ferme du plateau des Beni Caid pour poursuivre en couple l’aventure agricole...
Mais au bout de deux ans à peine, l’Anglais déchanta, confronté au tempérament de sa belle indomptable qui n’avait pas attendu la venue des suffragettes pour contester l’emprise du mâle ; probablement aussi rebuté par la rusticité de la vie campagnarde qu’il avait imaginé fastueusement coloniale, à l’image des Indes anglaises, et peut-être aussi nostalgique de son smog londonien, il regagna la perfide Albion pour d’autres aventures, laissant à sa mère une fille aussi téméraire qu’elle.

L’attaque se produisit dans un virage en épingle à cheveux alors que les deux « gentlewomen farmer » se rendaient au marché dans une camionnette Juva 4 pour écouler les produits de leur ferme. Prise sous le feu de deux mitraillettes, l’automobile fut transformée en passoire, mais les quatre chiens à l’arrière dans la benne, sautèrent sur les deux agresseurs qu’ils mirent en fuite, sauvant probablement la vie des deux femmes sorties indemnes de la fusillade. Quand la police incrédule, examina le véhicule, les spécialistes de la balistique se demandèrent comment deux corps avait pu en réchapper, pris dans un réseau si serré de projectiles. « La baraka » ! Elles avaient la baraka : c’est la seule explication qui tenait aux yeux des populations impressionnées par le courage de ces deux amazones.
Malgré les recommandations de l’Armée lui conseillant de venir se réfugier en ville, elle refusa, et toujours dans sa voiture perforée qu’elle exhibait comme un pied de nez aux rebelles, elle vécut encore pendant deux ans sur son exploitation en compagnie de sa fille et de ses chiens, jusqu’à ce que, la situation ayant empiré, les autorités militaires lui intimassent l’ordre de quitter, sans délai, sa propriété où la sécurité était devenue intenable. Elle restera ensuite à Djidjelli jusqu’en 1962 puis rentrera en France dans le Sud Ouest où elle s’adonna à la culture fruitière, aux abeilles et à sa passion des chiens.

Quand elle revint au Pays quinze après l’Indépendance, âgée de plus de 80 ans, pour y fouler la terre de ses jeunes années, l’accueil affectueux de ses anciens ouvriers de la ferme et celui des gens de la ville, fut celui réservé à une immigrée rentrant au bled, chez elle. Son attentat, c’était de l’Histoire ancienne... Ne demeurait que l’amour de cette terre dont la sincérité ne faisait aucun doute parmi les Algériens de la région.