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 Instant de vie Suspense Amitié

Mine de rien (variation sur le même thème) 

Victoria

Victoria

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Le ciel fait grise mine. Paraît que ça pleut pas loin. Derrière la fenêtre, le squelette d’un arbre dressé comme une antenne envoie à l’univers un signal inquiétant. Pas envie de sortir. Je vais rester au chaud. Y’a la radio qui discourt des élections à venir, des élections venues, de la guerre au loin, ça explose, ça tonne. Parait que ça pleure au loin.
Le voisin va passer tout à l’heure. Il dira comme tous les jours : « Alors, ça va aujourd’hui ? » Ben oui, que je lui dirai. Pourquoi ça n’irait pas ? Je traînerai mes pantoufles jusqu’à lui, l’air aimable. Parce que j’ai l’air aimable. Je suis un jeune homme gentil. J’ai rien compris à la vie. J’en déduis qu’il n’y a absolument rien à comprendre. Je prends. Basta. Mon voisin me croit malade parce que je traîne à la maison. Un type de mon âge, ça festoie, ça fourre son nez partout, ça s’intéresse, les filles, la bière, les copains, ça tient pas en place, un mec de mon âge... Même que ça travaille quand c’est chanceux. Disons que je ne suis pas un type de mon âge chanceux. J’ai bien fait quelques jobs. Des boulots à deux balles. Mais là, basta encore. Je fais un break. Je réfléchis.
La mine réjouie de mon voisin me perturbe. Mais qu’est-ce qu’il a à rigoler tout le temps ? Ce matin encore, quand j’ai ouvert la porte, il se tenait hilare sur le seuil.
— Alors, ça va aujourd’hui ?
— Ben oui, pourquoi ça n’irait pas ?
Il rit encore plus quand je dis ça. On passe à la cuisine, le café coule déjà dans ma vieille machine à café. Pas les moyens de m’offrir les dosettes.
— Alors, dit-il en saisissant d’un geste ravi le dossier de la chaise pour s’asseoir, tu fais quoi aujourd’hui ?
— Rien.
Et le voilà qui jette la tête en arrière pour partir d’un rire si tonitruant que je crains que la vitre de la fenêtre de la cuisine ne se brise en mille morceaux. Le pauvre rideau rouge en tremblote quelques secondes. Je regarde, perplexe, cet homme qui a bien trente ans de plus que moi, retraité pépère qui m’a pris en amitié, allez savoir pourquoi. Parce que je suis gentil. J’insiste. Je suis gentil.
— Mais tu n’as pas envie de faire un petit tour au moins ? demande-t-il encore.
Je lui verse le café dans un verre. Il insiste, il veut le café dans un verre, de toute façon mes tasses sont cassées, ébréchées, tachées. Je suis maladroit, impatient, la vaisselle, ça me gonfle. J’ai mieux à faire.
— Non.
Il hoche la tête, comme s’il comprenait. Je sais qu’il ne comprend pas. Il boit son café après avoir fait ce petit geste, toujours le même, de lever son verre comme pour trinquer. Je l’imite, il rit, doucement cette fois, puis avale à petite gorgées. Je vois le café couler dans sa gorge, comme si son cou était transparent. Le café est trop chaud, j’ai l’impression que de la fumée va sortir de son nez. Voilà des jours et des mois qu’il vient chaque matin. Mine de rien, cet homme, inconnu, est devenu le plus familier de mon quotidien. Je n’ai croisé sa femme qu’une fois dans l’escalier. Des yeux calmes, une silhouette un peu lourde, un panier à la main, une odeur de poireaux derrière elle. J’ai vu une vie simple qui rentrait chez elle. Lui, avec son grand corps mince, ses cheveux gris, son nez perdu dans un visage en retrait, yeux enfoncés, lèvres fissurées de rides, je n’arrive plus à le voir. Je ne sais plus qui il est ni comment il est. La seule chose qui m’étonne encore, c’est son rire.
Aujourd’hui, je vais quand même lui poser la question.
— Dis, pourquoi tu ris tout le temps ?
Je vois bien qu’il a failli rigoler avant de répondre, mais, curieusement, son rire a été avalé aussitôt et il m’a regardé sérieusement.
— Moi, je ris tout le temps ? me demande-t-il en écarquillant ses yeux que je découvre plus bleus que je ne pensais, comme si l’interrogation s’était nichée là, petite lumière dansante.
— Moi je ris tout le temps... rajouta-t-il, rêveur.
J’avais envie qu’il me dise quelque chose de vrai, de simple, mais de vrai, qu’il cesse d’avoir cette bienveillance joyeuse envers le mec un peu marginal que je suis en train de devenir, silhouette molle dans son jogging déchiré. Je le regarde droit dans les yeux, je sens qu’il est déstabilisé, gêné, il n’a plus la protection facile du bouclier du rire. Il me regarde et enfin je le revoie. Je le revoie tel que je l’avais vu la première fois. J’avais oublié cette impression de tristesse. Il montait l’escalier, je descendais. En le croisant, j’avais murmuré un rauque bonjour. Il m’avait demandé si j’habitais en face. Si ça se passait bien. Si la télé n’était pas trop forte. Je ne sais pas pourquoi, je l’ai invité à prendre un café. Voilà tout.
Et là, ce matin, je le vois comme la première fois : il n’est plus mon voisin, mais un étranger croisé dans l’escalier. Il retrouve son mystère.
Soudain, il sort un crayon de la poche de son pantalon en velours marron. Un crayon en bois, à la mine bien taillée. Et un petit carnet. Il l’ouvre, me montre quelques dessins, des petits portraits, tout au crayon, incroyablement précis, d’hommes, de femmes, d’enfants.
— C’est toi qui fais ça ?
Je suis entré dans un autre monde, celui de mon voisin qui dessine, autant dire que j’ai franchi la porte d’un univers étrange où il m’apparaît encore plus étranger. Il a un autre air, une autre allure. Il est vraiment devenu un autre.
— Mais, quel rapport avec le rire ? lui dis-je en continuant de tourner les pages du petit carnet aux petits dessins en crayon papier.
— Je ne sais pas. Je peux te dessiner ?
— Bien sûr...
Tandis que la mine du crayon peu à peu reconstitue mes traits sur une feuille blanche, mes yeux vont de la main qui travaille au visage qui me scrute. J’ai oublié le vague mépris que j’avais pour le rire de mon voisin. Je le regarde travailler en silence, la tête penchée sur mon visage au crayon gris qui est en train d’émerger de la feuille. Les yeux sont tout à fait finis et mon regard me regarde. Je suis parti dans cette feuille de carnet, et celui que je regarde à présent, assis sur une chaise bancale de cuisine, part soudain dans un grand rire. Quand la main du voisin dessinateur a bouclé la dernière courbe, hachuré la dernière ombre, je suis aplati dans le carnet. Le voisin me glisse dans sa poche. Je vais sortir de mon appartement, la porte se referme. Derrière moi, il reste ce jeune type couché sur le sol, mort de rire.