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 Société Famille

Mère et fils 

Albanne Riboni

Albanne Riboni

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Ton père a acheté une maison. Une belle maison avec un grand jardin. C’était un élément déterminant, le jardin. Un beau jardin verdoyant dans lequel tu pourras faire tes premiers pas, tes premières découvertes puis, plus tard, jouer au football avec tes copains.
« Un petit garçon a besoin de place pour s’épanouir », a-t-il dit.
De la place, tu en auras. J’ai vu une photo de la maison, elle est immense. Immense et magnifique. Il y a plusieurs chambres, une salle de jeux, deux salles de bains et un escalier incroyable. Un escalier large, lumineux, élégant, avec une magnifique rambarde en fer forgé et des tableaux accrochés aux murs, de grands tableaux travaillés. Sur les tableaux, sont représentés des hommes et des femmes, probablement tes oncles, tantes ou grands-parents... Ton père t’en parlera, je pense, lorsque tu grandiras...
Un escalier comme cela, je pensais qu’il n’y en avait que dans les châteaux ou dans les palais présidentiels. Et pourtant, c’est toi, mon fils, qui dévalera ce bel escalier en courant, qui le montera, le soir, en grommelant qu’il est trop tôt pour aller au lit, qui y jouera à cache-cache avec tes cousins...

Tu as de la chance, tu vas grandir dans cette élégante maison du Canada. C’est un pays magique, le Canada. Tu vas pouvoir aller dans de prestigieuses écoles, grandir en bonne santé, jouer au baseball. Tu feras, je l’espère, de grandes études, peut-être du droit, comme ton père qui est avocat, ou bien tu seras musicien.
Avec une maman chef d’orchestre, tu auras, je l’espère, un don pour la musique. J’aimerais que tu joues du piano, mon instrument préféré, mais tu choisiras ce qui te plaira...
Parfois, les enfants ont des goûts opposés à ceux de leurs parents, et toi tu feras, je suppose, partie de ceux-là.

Je te regarde téter mon sein avec avidité et je vois déjà dans ton regard de la détermination. Tu as les mêmes yeux que moi, sombres et brillants. Je suis touchée par cette ressemblance. Tes deux frères et ta sœur me ressemblent moins, ils ont les yeux clairs de leur père.
Je profite de chaque instant depuis ta naissance, je te berce et t’embrasse, je te sens et te caresse pour m’imprégner de ton odeur de bébé, de la douceur de ta peau.
Je t’aime et je te le murmure en chantonnant. J’ai envie que tu le saches. Je te parle de moi, de ma vie. Tu vas avoir une enfance si différente de la mienne.

J’ai grandi dans les rues de Bombay, chaudes et cruelles. J’ai parfois souffert, souvent eu faim et peur. Je suis heureuse que tu ne connaisses pas cela, toi. Tu vas grandir, épanoui et joyeux, dans une grande maison canadienne, entouré de parents qui t’aiment.
Je ne connaîtrai plus la faim moi non plus, grâce à ton père. J’ai eu de la chance de le rencontrer. Je n’aurais jamais imaginé que je ferais, un jour, un enfant avec un Canadien rencontré sur Internet... Quelle étrange aventure... Une chance, pour toi, pour moi... Tes frères et sœurs vont grandir plus heureux, eux aussi, maintenant. Ils vont pouvoir aller dans une bonne école et auront une chambre dans laquelle faire leurs devoirs. Je suis soulagée de pouvoir leur offrir cet avenir, la possibilité d’étudier et d’avoir une enfance plus insouciante que la mienne.

Je te serre dans mes bras et je repense aux neuf mois qui viennent de s’écouler. Neuf mois de patience et de doutes. Neuf mois, rien que toi et moi à l’hôpital. Cette grossesse aura vraiment été particulière, si médicalisée, si surveillée. Les médecins étaient très attentifs à moi, à mon alimentation, à mon repos. Neuf mois loin de mes trois autres enfants et de mon mari. Un éloignement difficile à vivre parfois, mais je n’avais pas le choix, je l’ai accepté.
Plus tu grandissais, plus mon ventre s’arrondissait et plus je me surprenais à t’aimer. Un amour incontrôlable, naturel, sans doute. Je ne pensais pas que j’allais t’aimer si fort ; je suis déroutée par ces sentiments.

Je te serre un peu trop fort, tu gigotes et recommences à téter. Je murmure ton prénom : Mike. C’est un joli prénom, Mike, le prénom idéal pour un petit garçon canadien.
Ton père préférait James et puis il a dit : « Je laisse ma femme choisir. Elle est si heureuse d’avoir un garçon. Mike aura peut-être un frère, un jour. Alors, nous l’appellerons James. »

Je souris en te regardant, j’aimerais que ce moment dure longtemps, plus longtemps.
Il ne durera que deux mois. Je le sais et je le crains.
Mon cœur se serre et les larmes envahissent mes yeux sombres. Les yeux noirs et brillants dont tu as hérité.
Dans deux mois, mon bébé, tu vivras dans cette belle maison, en Amérique, à Toronto.
Tu y grandiras, entouré de ta famille. Choyé et aimé.
Tu y grandiras loin de tes deux frères et de ta sœur qui ne se doutent pas un seul instant qu’ils ont un frère qui se prénomme Mike. Ils ne le sauront jamais, j’ai choisi de ne pas leur dire, de garder le secret. Ils ne comprendraient pas, je pense...
Moi, je ne t’oublierai pas, tu es pour toujours dans mon cœur, mais je ne te verrai pas rire et grandir.
Je ne suis pas ta maman, Mike, je ne suis que ta mère... porteuse.