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Elle était en train de servir une vieille dame quand j’entrai dans le McCafé. Elle ne m’avait pas remarqué. Je m’étais installé sur un siège juste à côté du comptoir. Je l’observais.
Les murs peints d’un marron chocolat vous plongeaient dans une intimité virtuelle. Les fauteuils en cuir crème, confortables, vous invitaient à un moment de détente. La FM braillait des tubes exotiques. Mordant à pleines dents dans leurs Big Mac, aspirant à la paille, des familles entières affichaient des sourires mécaniques et publicitaires. Les employés, pantalon noir, tee-shirt vert, flottaient dans l’espace, seau et balai à la main.
De ses petites pognes, elle jouait avec une énorme machine en inox. Au gré des commandes, elle lui faisait cracher de brûlants jets de vapeurs, des giclées de café, de « machino » et autres boissons idiotes. Sa chevelure brune était attachée en chignon. Sa nuque blanche, lisse, pure comme la surface d’un lac tranquille, s’offrait sans pudeur.
Les clients défilaient. J’attendis que l’affluence se calme pour aller lui dire bonjour. Elle portait cette stupide combinaison marron que l’on aurait dite fabriquée dans du carton-pâte. Enfin, ça ne m’empêchait pas de pressentir ce qui se dessinait sous cette prison de tissu.
Je remarquai sur son visage de légers frémissements. Les gouttes d’une averse qui se déposent au cœur d’une flaque dorée de soleil et la font vibrer. Elle se sentait observée. Mais elle ne savait pas d’où venait la source de son intuition. Ça m’amusait. Elle tentait, prise entre un cappuccino et un double déca, de jeter des regards, ici et là. Je ne bougeai pas. Je sortis un livre de ma poche et feignis de lire.
Petit déjà, j’aimais effacer ma présence. Me faire absent. Encore aujourd’hui, quand je passe tout près de gens que je connais, dans la file d’attente de la Poste, dans la queue aux caisses de Carrefour, à l’arrêt de bus, devant l’entrée de chez moi... Si je le veux, je peux disparaître. Il suffit de le vouloir. Et hop ! Plus personne ne me voit. Je suis là, sans être là ! Je l’observais.
Elle passait la petite porte battante qui séparait l’intérieur du comptoir avec la salle. Elle passait juste devant moi. J'étais juste sous son joli nez. Elle faisait le tour de la salle et ramassait les tasses vides. Plusieurs allers-retours étaient nécessaires. Elle m’effleurait presque pour reprendre place derrière le comptoir, à chacun de ses passages ; elle semait une brise fraîche, ineffable, qui venait s’engouffrer dans mon âme. Il était dix-sept heures. Les clients ne cessaient de se présenter. Un doux ras-le-bol se reflétait sur son visage. Elle souffla sur la mèche qui traînait sur son front et se remit la pêche en esquissant quelque pas de danse sur le rythme que déversait la FM.
J’adorais ça. Ce spectacle. Voir cette trimarde pour pas un rond courber l’échine, diluer sa vitalité, perdre son temps avec autant de fraîcheur ; c’était de l’innocence, de la triste innocence. J’aimerais qu’elle se balade comme ça, sous mon regard, rien que pour moi, dans notre appartement niché sur les corniches du Sud de la France. J’aurais payé cette baraque avec les avances douillettes qu’une maison d’édition m’aurait grassement versées pour un roman que j’aurais pondu comme on chie une merde après un couscous. Le feu d’une cheminée crépiterait pas loin, elle ne boirait que du bon vin rouge, porterait les robes d’un couturier japonais, et elle brûlerait sa vie sous mon joug malsain tandis que je la reluquerais à m’en faire éclater les globes oculaires, sans jamais m’en lasser, une éternelle bière à la main.
Puisqu’elle devait s’éteindre, pourrir, mourir, autant que ce soit pour moi ! Je l’observais.
Concentrée sur le monstre en inox, elle préparait une de ces boissons étranges. Une espèce de milk-shake chocolat, surmonté d’une couche de crème chantilly, le tout parsemé de coulis de caramel. Elle était en difficulté. Le client était un homme, grand, bien bâti, plutôt charmant. Il reluquait le cul de ma dulcinée. Ça ne me plaisait pas beaucoup. J’étais à deux doigts d’entrer en scène. Mais après une brève réflexion, je ne souhaitais pas exposer le contraste entre l’autre type et moi. Alors je laissais ce bâtard se rincer l’œil. Avec ces boissons stupides à la mode, le temps et l’adresse qui sont demandés aux serveuses pour les confectionner comme les affiches les proposent, on a tout le temps de se branler devant le comptoir tout en contemplant la serveuse galérer avant qu’elle ne revienne avec votre commande. Le type avait pris son plateau. Il parlait. Sûrement avait-il demandé le numéro de téléphone de ma précieuse. Elle lâcha un sourire commercial et secoua la tête, à peine. Le visage du bâtard se griffonna et il s’en alla.
D’autres clients arrivaient par paquets. Elle avait jeté un regard à son poignet, et de la déception avait envahi son visage. Eh oui ma belle, la vie tourne au ralenti en enfer ! J’avais envie de la sortir de là, au moins de lui changer les idées, en débarquant comme ça, à l’improviste. Mais je prenais du plaisir à l’observer. Le plaisir de la coulisse. Avec l’expérience, on apprend que voir suffit. Consommer, c’est trop.
Par la fenêtre, le crépuscule capitulait. Le ciel était plein de ce bleu mystique, qui vous tient la caboche en l’air, plein d’amour et d’incompréhensions. La nuit rongeait maintenant ce côté-ci de la vie. D’ici peu, nous serons tous trempés d’ombre, zieutant le sol devant nous, joyeux paumés de retour au bercail. Dans cette oasis éphémère, ma belle, j’étais là pour toi, mais je n’ai pas osé te déranger, tirer la ficelle pour te sortir un bref instant de ta petite mort.
Je m’étais levé. Je rangeais mon livre dans ma poche. Je me frayais un chemin entre les clients amassés devant le comptoir. Par réflexe, juste en passant les portes automatiques, j’avais lancé dans l’air un « Au revoir et merci ! ».
- Au revoir, Mo ! Merci d’être passé me voir ! répondit-elle.