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Maudit roman 

Annelie

Annelie

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L’impact des gouttes sur le métal intriguait Annick.
Une odeur connue emplissait l’air de la véranda où elle avait déposé son sac sur une chaise en arrivant chez sa sœur. Une odeur poudrée très agréable.
Elle l’énervait depuis tellement longtemps, sa « grande sœur Emma si parfaite » !

Ces deux sœurs, inséparables pourtant, formaient un couple infernal !
Avec respectivement, cinquante-deux ans pour Emma et quarante-deux ans pour Annick, elles avaient quitté l’enfance depuis belle lurette ! Simplement, Annick, la cadette, avait toujours agacé Emma.
Enfant, elle minaudait auprès de leurs parents afin d’obtenir tout ce qu’elle désirait. Peu douée pour les études, elle était éperdument jalouse d’Emma qui, de son côté, réussissait brillamment et avait obtenu un poste de Directrice commerciale au sein d’une importante société lyonnaise.
Les deux sœurs avaient des vies et des caractères diamétralement opposés. Annick rêvait sa vie, se voyant tour à tour peintre de talent, poétesse reconnue, musicienne, chanteuse !

Emma travaillait sans relâche.

Si Emma s’était consacrée à son travail, Annick s’était consacrée à sa famille et avait élevé ses deux enfants. Oisive, elle avait du temps pour regarder à la loupe la vie des autres femmes et ne s’en privait pas, au contraire . C’était ainsi que fonctionnait Annick : observer la vie des autres femmes, surtout si elles étaient actives, et leur envoyer des « piques » quand elle les rencontrait !
Elle n’avait jamais occupé un seul emploi, par choix disait-elle, et, paradoxe ou conséquence, elle souffrait d’une jalousie maladive envers toutes les femmes actives.

Emma avait supporté, avec un calme apparent, tous les sarcasmes de sa sœur jusqu’au jour où cette dernière s’était improvisée romancière. Elle avait demandé à Emma de corriger ses fautes d’orthographe. Elles foisonnaient et l’histoire avait tellement exaspéré Emma qu’elle avait laissé, volontairement, une bonne cinquantaine de fautes dans le manuscrit... Ce serait une petite vengeance, bien modeste au regard de ce que sa sœur avait écrit à son propos !
Annick avait changé les prénoms de ses personnages mais on les reconnaissait tous facilement ! Sa vipère de sœur, cette fois, avait écrit noir sur blanc ce qu’elle pensait de tout son entourage ! Jusqu’à maintenant, en éternelle donneuse de leçons, elle disait à chacun « ses quatre vérités ». Cette fois, elle l’avait écrit - n’accordant pas moins d’un chapitre par victime - et elle allait faire publier son livre à compte d’auteur puis le vendre, exultant de fierté, comme d’habitude !
Au détour d’un chapitre, Emma s’était reconnue dans le livre. La femme d’affaires en tailleur Chanel, célibataire sans enfant, consacrant sa vie à son travail : c’était elle ! Tout y était, y compris la marque des sous-vêtements de luxe qu’elle portait ! Annick ne lésinait sur aucun détail !

« Sans mari ni enfant, point de salut ! » aurait pu être la devise d’Annick. Elle ne tarissait pas de critiques envers les femmes qui, au contraire d’elle, s’épanouissaient au travail et s’étiolaient en restant chez elles.
Recevoir ces sempiternelles critiques de front, lors des repas de famille par exemple, mettait Emma hors d’elle. Les lire et savoir que d’autres, à leur tour, les liraient et la reconnaîtraient, l’avait mise dans une rage froide.
Elle n’avait jamais pu avoir d’enfant. Elle le regrettait. Sa sœur le savait. Plus que jamais, Emma entendait résonner à ses oreilles la phrase terrible que sa sœur lui avait lancée lors d’un repas : « Tu es nulle ! Nullipare, nulle, c’est pareil non ? » Le point d’orgue pour Emma...
Ce jour-là, pour la première fois, elle avait ressenti une colère au point d’avoir envie d’étrangler sa harpie de sœur ! C’était décidé, Emma voulait empêcher à tout prix ce livre de voir le jour. Par ailleurs, il lui semblait évident que ce « crime contre la littérature » ne serait jamais publié : aucun éditeur, même payé à prix d’or, n’accepterait de s’en charger !

C’était sans compter avec la rapacité de quelques éditeurs peu scrupuleux, trop heureux de profiter de l’ego surdimensionné de certains auteurs.

Les deux sœurs s’étaient retrouvées chez Emma, cet après-midi de Janvier... Annick, jubilant, avait une grande nouvelle à annoncer : son livre allait être publié et vendu dès le printemps.
C’était plus que Emma ne pouvait supporter et, marque d’une profonde contrariété chez elle, elle était entrée dans un fou rire incoercible !
« Ton livre ? Quel livre ma pauvre Annick ? » ... « Tu te vois toujours en train de discuter avec Eric-Emmanuel Schmitt et Jean d’Ormesson dans l’émission de Busnuel ? » ... « Ah ! Ah ! Ah ! ... » ...
Le fou rire interminable d’Emma reprenait de plus belle. Un rire fort, en cascade, l’obligeant à se tamponner les yeux : elle pleurait de rire sous le regard dépité de sa sœur.

Annick savait ce que cela signifiait : Emma réagissait comme leur mère dans leur enfance ! Jamais un compliment pour elle ! Pas un seul encouragement et en guise de réponse, un fou rire méprisant ! Elle ne pipait mot depuis longtemps : une plainte de sa part et elle avait droit à une démonstration en règle de son incapacité à réaliser le moindre acte remarquable ! Quelle déception ! Et sa sœur qui ne cessait de rire...
Tous ces mauvais souvenirs, remontant brusquement à la surface, lui mettaient la tête en feu. Une fois encore, elle se sentait niée, piétinée ! La bouche sèche, elle était allée se servir un verre d’eau à la cuisine.
Brusquement, elle s’était emparée d’un couteau à la longue lame affûtée. Elle l’avait caché sous son court poncho frangé. Contournant sa sœur qui se « gondolait » toujours sur sa chaise, elle avait frappé, frappé au hasard, visant juste la gorge une première fois, puis essayant de ne pas regarder la suite... Ne pas voir, ne pas savoir... Cet impact de gouttes, de quoi s’agissait-il ? De la pluie ou bien de... ?

Elle était hébétée, mais ne regrettait pas son geste : elle se sentait soulagée...

Une odeur agréable et familière flottait toujours dans la véranda...

Il ne lui restait qu’à filer. Filer et ne pas se faire prendre. Non, non ! Non, elle ne regrettait pas son geste ! Vite, filer maintenant !
Elle avait mis son manteau, ses gants, son chapeau, mis le couteau dans son sac à main ; ce dernier s’était renversé sur la chaise métallique de la véranda où elle l’avait posé en arrivant. Elle était rentrée chez elle avec sa voiture, comme elle était venue. Il pleuvait, il faisait froid. Les gens se terraient chez eux. Elle n’avait rencontré personne. Cette fragrance agréable, elle la reconnaissait maintenant : il s’agissait de son parfum fétiche ! L’odeur flottait, entêtante, lourde, dans l’habitacle de sa voiture...
Sa sœur s’était ouvertement moquée d’elle, de son chef d’œuvre dans lequel elle attirait l’attention de ses connaissances afin de leur permettre de corriger leurs travers : une galerie de portraits à la manière de La Bruyère ! C’était plus qu’elle ne pouvait supporter ! Ce rire moqueur et impitoyable qui lui rappelait celui de leur mère, elle ne l’entendrait plus jamais !
Elle espérait que son crime serait « le crime parfait ». Qui pourrait la soupçonner ? Elle n’avait pas de mobile financier. En tant qu’habituée des lieux, ses empreintes, de toute façon, se trouvaient dans tout l’appartement. Chacun en témoignerait facilement.
Il lui restait à faire disparaître le couteau et son sac. Comme il était simple, finalement, de se débarrasser de sa sœur !
Cette humidité à l’intérieur et à l’extérieur de son sac... Cette humidité sous ses doigts... Cette odeur de parfum, si forte... Non ! ...
Ce n’était pas possible ! Son flacon de parfum s’était répandu un peu partout. Annick réalisait maintenant : l’impact des gouttes sur le métal de la chaise... Les gouttes de son parfum ! ...
Chez sa sœur...