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 Policier

Maria Elena Cavalli 

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60 voix


— Vous êtes bien Maria Elena Cavalli, née à Vérone le 10 juillet 1977 ?
— Oui. Pour la énième fois : oui. Je suis Maria Elena Cavalli et je suis bien née à Vérone.
— Je vous reposerai la question tant que vous continuerez à nier l’évidence : vous avez tué votre amant Paolo Lorenzi dans la nuit du 4 août 2013.
— Je n’ai pas tué Paolo. Il s’est tué tout seul. À petit feu.
— Faux ! Vous l’avez drogué.
— Non, il s’est drogué lui-même.
— Le problème, madame Cavalli, c’est que je ne vous crois pas. Vous avez tout de la veuve noire.
— Mon apparence joue contre moi, je sais. Mais mon apparence ne constitue pas une preuve.
— Je peux vous aider, essayer de comprendre. Mais pour ça il faut que vous acceptiez de parler, de raconter votre histoire.
— Alors… Commencez par m’appeler Maria Elena.
— Si vous voulez, Maria Elena.
— Je sais l’impression que je donne : j’ai l’air froid, calculateur. Une carnassière, disait ma mère. J’ai des traits anguleux, une chevelure de lionne, une bouche agressive. J’ai l’air autoritaire. On ne s’approche pas de moi de peur que je morde. Je sais tout cela, je me connais par cœur. Et curieusement, au lieu de modifier mon apparence, je la cultive, je porte du noir et du rouge, des blousons de motard. Je crois que j’aime que les gens aient un peu peur de moi. Ça ne fait pas de moi une meurtrière.
— Vous êtes en bons termes avec vos parents ?
— Ils sont morts tous les deux. Ils m’ont laissé une immense fortune, l’entreprise Ventoli, vous connaissez ? Une maison gigantesque avec des domestiques, une écurie. J’ai tout eu et tout perdu. Peut-être parce que « ça » n’était pas tout.
— Comment avez-vous tout perdu ?
— J’ai eu pour amant un comptable peu scrupuleux, en lien avec la Mafia. Il m’a demandé de m’associer avec une autre boîte. Ce que j’ai fait. Et ça a été la banqueroute : des licenciements, la maison hypothéquée, des dettes… J’ai pu m’en sortir en abandonnant l’usine et la maison et en vendant le mobilier et les machines de l’usine encore en mon nom propre. C’est comme ça que j’ai rencontré Paolo. Il était menuisier, ça me changeait tellement. J’ai un doctorat en littérature médiévale, j’ai toujours évolué dans un monde surfait. Il était artisan, proche des réalités. Deux clichés qui se rencontrent. Il m’a aimée alors que j’étais ruinée. Il n’avait aucun bien. Pour quel motif l’aurais-je tué ?
— Vous n’aviez pas de mobile. Le psychiatre vous a diagnostiquée bipolaire avec des tendances paranoïaques et schizophréniques. Vous auriez simplement perdu la tête. Ou décompensé, dans le jargon habituel.
— Je suis bipolaire depuis longtemps, je suis suivie pour cela, je prends un traitement. Mon psychiatre à moi n’a jamais parlé de paranoïa ni de schizophrénie. Faites-moi rencontrer d’autres psys.
— Vous l’aimiez ?
— Oui. J’aimais qu’il arrive à se contenter de pas grand-chose. Il m’a beaucoup aidée.
— Jamais de scènes entre vous ?
— Très peu. Jamais de scènes. Des discussions parfois à bâtons rompus, mais il n’y a jamais eu de violence verbale entre nous.
— Et physique ?
— Non plus.
— Je vous le redemande calmement : que s’est-il passé dans la nuit du 4 août 2013 ?
— Paolo était fatigué ce soir-là. Il s’est fait du thé, il m’a demandé si j’en voulais, j’ai refusé. Je ne l’ai pas vu faire, mais je sais qu’il a mis des cachets dans la théière. Il m’en manquait lorsque j’ai voulu en prendre le lendemain.
— Pour quelle raison se serait-il donné la mort ?
— Ça, je ne sais pas. Nous ne parvenions pas à joindre les deux bouts. Il allait être obligé de vendre son atelier. C’était son lieu de travail et notre logement, aussi. Nous allions nous retrouver à la rue.
— Qu’avez-vous fait de l’argent des meubles et des machines vendus ?
— Vous me trouvez belle ?
— Pardon ?
— Vous avez bien entendu. Vous me trouvez belle ?
— C’est moi qui pose les questions madame Cavalli.
— Maria Elena, appelez-moi Maria Elena. Pourquoi seriez-vous le seul à m’interroger ? Vous êtes marié ?
— Si vous continuez sur cette voie, je vous garantis que la garde à vue va se prolonger.
— J’arrête si vous répondez à ma question et si vous m’offrez une cigarette, Eduardo. Eduardo Alberico, c’est bien ça ? Né le 5 mai 1975 à Naples ? Célibataire, sans enfants.
— Comment savez-vous tout ça ?
— Je sais beaucoup de choses. J’ai fréquenté du beau monde et la Mafia.
— Je vous préviens : je suis incorruptible. Vous avez beau me jouer la femme en détresse, vous ne parviendrez pas à m’amadouer.
— Dites-moi que je suis belle et laissez-moi fumer, je vous dirai tout après.
— Tenez, une cigarette, il n’y en aura pas d’autres et oui, vous êtes belle. Que s’est-il passé dans la nuit du 4 août 2013 ?
— J’ai assassiné Paolo.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis folle, froide, calculatrice, arrogante. Parce que je suis une vraie méchante, Eduardo Alberico. Vous avez eu ce que vous vouliez ? Laissez-moi me reposer un peu et me repoudrer le nez. J’en ai besoin.
— Comment vous y êtes-vous prise pour le tuer ?
— Je lui ai tiré une balle de revolver dans la tête.
— Ça suffit, Maria Elena.
— Vous commencez à m’appeler par mon prénom ? C’est un début.
— Pause. Nous allons faire une pause.
— Oui, faisons cela Eduardo, une longue pause. Et après je vous dirai tout. Comment je l’ai tué ou comment je ne l’ai pas tué.